Il y a huit ans, nous publiions un article qui posait la question de la place des femmes dans le domaine des sciences économiques. Cette question était devenue pressante parmi les économistes, car plusieurs études mettaient en évidence une sous-représentation persistante des femmes dans la discipline. Des travaux de recherche, notamment ceux d’Alice Wu et plus récemment de Florian Ederer, Paul Goldsmith-Pinkham et Kyle Jensen, ont permis de montrer que cette sous-représentation était due en partie à un climat sexiste dans la profession, notamment de la part d’économistes issus des universités les plus prestigieuses.
De nombreuses initiatives ont vu le jour au cours des dernières années, visant à améliorer la représentativité des femmes dans la profession. Par exemple, en 2018, l’American Economic Association a adopté un code de conduite contre le harcèlement, créé un poste d’ombudsperson pour traiter les plaintes et mis en place des procédures pour exclure des postes de responsabilité les personnes impliquées dans des comportements inappropriés. Parallèlement, des enquêtes sur les discriminations dans la profession ont été lancées, et de nombreux départements ou associations ont développé des programmes de mentorat et de soutien pour les femmes économistes. C’est notamment le cas de l’Association française de sciences économiques, qui a lancé en 2022 le comité AFSE pour la promotion des femmes en économie (dont nous faisons toutes les deux partie) et un programme de mentorat pour les jeunes femmes économistes. Enfin, des initiatives collectives ont cherché à réformer les espaces professionnels et les pratiques du marché académique afin de réduire les comportements sexistes et de rendre la discipline plus inclusive.
En 2026, la part des femmes économistes en France se situe dans la moyenne européenne
En 2026, il nous a semblé important de faire un point sur les évolutions de la présence des femmes dans la discipline, non seulement pour mesurer le chemin parcouru, mais aussi pour comprendre où persistent les blocages. Tout d’abord, les données RePEc (Research Papers in Economics) nous permettent de dresser un premier tableau de la représentativité des femmes dans la recherche en économie. Si elles restent minoritaires dans de nombreux pays, les femmes représentent désormais en moyenne 31 % des économistes à travers l’Europe versus 27 % dans le monde. La France se situe dans la moyenne européenne, avec 32 % de femmes parmi les économistes. À noter que cette part peut sembler en augmentation par rapport à ce que nous disions en 2018, mais cela est dû essentiellement au mode d’identification des femmes et des hommes dans la base RePEc qui a changé entretemps. Comme le montre un autre billet de ce blog, la part de femmes dans RePEc progresse très lentement.
Graphique 1. Représentation des femmes économistes dans le monde, en janvier 2026

Une progression contrastée de la représentation des femmes selon les domaines
Nous constatons que, si certains champs disciplinaires ont connu une amélioration de la représentation des femmes, des progrès restent attendus dans d’autres. Ce constat rejoint les conclusions d’Eva Sierminska et Ronald Oaxaca, dans un article de 2021. À partir d’une analyse des thèses de doctorat en économie soutenues entre 2009 et 2018, les auteurs mettent en évidence une concentration marquée des femmes dans un nombre limité de sous-champs, en particulier en économie du travail (JEL J), santé, éducation et bien-être (JEL I) et, dans une moindre mesure, certaines composantes de la microéconomie (JEL D). Leur étude montre notamment que plus de 40 % des femmes réalisent leur thèse dans ces trois domaines principaux.
De même, Sierminska et Oaxaca observent une sous-représentation des femmes dans les domaines de la macroéconomie et l’économie monétaire (JEL E) et de la finance (JEL G), ainsi qu’en économie industrielle, les finances publiques et les champs liés au développement, à la croissance et à l’économie internationale. À l’inverse, elles sont proportionnellement plus représentées dans les domaines de l’économie agricole, environnementale et des ressources naturelles. Les données issues de RePEc mettent en évidence une correspondance remarquable entre ces choix de spécialisation au niveau doctoral et la structure effective de la recherche publiée dans la base RePEc, comme le montre le graphique 2.
Graphique 2. Part des femmes économistes selon les sous-domaines disciplinaires

La proportion des femmes autrices ou co-autrices dans les meilleures revues s’accroit
Un domaine où nous observons des évolutions significatives depuis 2015 est l’accroissement de la proportion de femmes autrices ou co-autrices d’articles publiés dans les meilleures revues en sciences économiques. Comme l’illustre le graphique 3, cette part a progressé de manière notable dans quatre des cinq revues les plus prestigieuses entre 2015 et 2025 : Quarterly Journal of Economics (+37 %), American Economic Review (+45 %), Review of Economic Studies (+74 %) et Journal of Political Economy (+45 %). Cette progression s’explique en grande partie par l’importance croissante des publications en économie appliquée. Par ailleurs, cette augmentation de la part des femmes ne s’est pas opérée au détriment des hommes, puisque le nombre total de chercheurs publiés dans ces revues a également connu une hausse significative au cours de la même période. À titre d’exemple, le nombre d’auteurs publiés dans le QJE a augmenté de plus de 60 % en dix ans (tout sexe et toute nationalité confondus).
Graphique 3. Représentation des femmes autrices dans les articles publiés parmi les meilleures revues en sciences économiques, comparaison 2015 vs. 2025

Source : Articles répertoriés sur RePEc pour chaque revue (le sexe de chaque auteur est déterminé par Claude.AI avant vérification humaine du codage, mais des erreurs peuvent persister)
Le graphique 3 présente aussi des données concernant la part des femmes parmi les publications dans certaines top fields, les meilleures revues internationales par sous-champs disciplinaire. Les femmes constituent désormais plus de 35 % des auteurs publiés dans le top field d’économie de la santé. En revanche, la part des femmes parmi les auteurs d’articles publiés dans la meilleure revue d’économie monétaire reste stable à un niveau particulièrement faible d’environ 5 %. Nous constatons aussi un recul de la part des femmes publiées dans la meilleure revue en économie internationale.
En France : un pipeline de jeunes économistes susceptible de creuser les disparités par sous-champs
Pour anticiper les évolutions de la représentation des femmes en sciences économiques en France, il est utile d’analyser les thématiques choisies par les doctorantes et doctorants. Selon les données de Theses.fr, les femmes représentaient seulement 35 % des 152 thèses soutenues en sciences économiques en 2025, ce qui laisse présager que des progrès importants restent à accomplir (pour plus de détail sur la part de femmes depuis le Master jusqu’aux postes de professeur des universités et de directeurs de recherche CNRS, voir l’état des lieux rédigé par le comité AFSE-WinE en mai 2025).
Par ailleurs, les différences de sous-champs disciplinaires ne semblent pas être en voie d’être résorbées. Comme l’illustrent les graphiques 4 et 5, les mots‑clés associés aux thèses soutenues par les hommes et par les femmes révèlent des tendances distinctes. Les thèses soutenues par des femmes montrent un intérêt relativement limité pour la finance, la macroéconomie, la politique monétaire ou le commerce international par exemple. En revanche, nous constatons une plus grande mixité dans l’intérêt porté aux questions environnementales et de développement durable, ainsi que pour les thématiques liées aux inégalités, au marché du travail et à la santé.
Enfin, en 2025, 13 % des thèses soutenues par des femmes portaient directement sur le genre ou sur des différences femmes‑hommes, contre seulement 2 % pour les thèses soutenues par des hommes. Les femmes apparaissent ainsi beaucoup plus préoccupées par les inégalités entre les sexes, par exemple sur le marché du travail. Si cette attention pourrait favoriser des avancées significatives dans la recherche sur l’économie du genre, elle comporte également un risque : celui d’intégrer un marché du travail plus restreint, en fonction du nombre de nouveaux postes de recherche dédiés à ces thématiques.
Graphique 4. Nuage de mots-clés associés aux thèses soutenues par des femmes en 2025

Graphique 5. Nuage de mots-clés associés aux thèses soutenues par des hommes en 2025

Pour conclure, si la progression des femmes dans les meilleures revues scientifiques constitue un signal encourageant, leur sous-représentation reste marquée, en particulier dans certains sous-champs. Au-delà de ce constat, des obstacles structurels continuent de peser sur les carrières des femmes en économie. Des travaux récents montrent ainsi que les chercheuses sont plus fréquemment interrompues que leurs collègues masculins lors des présentations en séminaire. Ceci est un indicateur parmi d'autres d'un environnement professionnel qui n’est toujours pas égalitaire dans le traitement des chercheuses et des chercheurs. À cela s'ajoutent des contraintes propres au marché du travail académique. Par exemple, le job market paper d'Aliénor Bisantis montre que les chercheuses font face à des restrictions de mobilité géographique plus importantes que leurs homologues masculins, ce qui réduit mécaniquement le nombre de postes auxquels elles peuvent postuler. Ces freins, à la fois culturels et structurels, rappellent que l'égalité dans la discipline ne se réduira pas à une simple question de temps.