RCEP : l’intégration commerciale en Asie met les États-Unis au défi de leurs ambitions

15 pays d’Asie de l’Est viennent de signer le plus grand accord commercial au monde. Il n’est pas ambitieux et ne bouleversera pas la réalité du commerce mondial, mais il cimente l’intégration commerciale de la zone et met les États-Unis au défi des ambitions qu’ils y affichent. Cet article a été publié le 19 novembre 2020 par The Conversation (lire l’article original), et le 20 novembre 2020 sur le blog du CEPII.

Alors que les relations commerciales internationales restent tendues, l’accord RCEP (pour "partenariat économique d’ensemble à l’échelle régionale"), signé le 15 novembre dernier lors du sommet de l’Asean (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), détonne.

En termes de surface, il liera la quasi-totalité de l’Asie de l’Est et sera le plus grand accord commercial, regroupant environ 30 % de la population et du PIB mondial. De fait, la grande majorité des pays signataires réalisent plus de la moitié (souvent plus de 60 %) de leur commerce extérieur avec leurs partenaires du RCEP (voir tableau ci-dessous).


Notes : La moyenne des droits de douane est calculée en utilisant le système de pondérations MAcMap-HS6. La part de marché est calculée comme la somme des exportations et des importations d’un pays signataire du RCEP avec ses partenaires, divisée par la somme des exportations et des importations de ce pays avec le monde. Les membres de l’Asean sont indiqués en italique. Calculs des auteurs à partir de MAcMap-HS6 pour les droits de douane et BACI pour le commerce



En termes de profondeur, en revanche, il est nettement moins ambitieux, ses dispositions restant limitées. D’une part, les droits de douane seront éliminés pour 92 % des lignes tarifaires en moyenne, en excluant les produits sensibles, une part significative de l’agriculture étant ainsi exemptée dans beaucoup de pays. D’autre part, les dispositions réglementaires négociées touchent beaucoup de domaines, y compris les services et l’investissement, mais elles sont le plus souvent peu contraignantes, la plus significative en pratique étant sans doute l’établissement de règles d’origine communes.

L’objectif est transparent : faciliter le fonctionnement des chaînes de valeur industrielles dans la zone. Un socle de règles simplifiées et de fiscalité allégée pour "l’usine-Asie", en somme, sans pour autant imposer d’engagements réellement contraignants sur des sujets sensibles comme les normes sanitaires ou techniques, le commerce électronique, la mobilité des données, les marchés publics ou les entreprises d’État.

 

Des droits de douane déjà très bas

Cet accord constitue le premier liant directement la Chine, le Japon et la Corée du Sud, ce qui représente en soi une innovation de taille. Mais il s’est construit comme la consolidation des accords commerciaux signés séparément par le groupe des dix pays de l’Asean avec cinq partenaires (aux trois nommés plus haut, il faut ajouter l’Australie et la Nouvelle-Zélande), si bien que beaucoup de pays étaient déjà liés par des accords bilatéraux.

Résultat, le droit de douane moyen appliqué entre pays signataires était déjà très faible avant la signature de l’accord : 2,3 % d’après nos calculs pour les produits industriels, la moitié du droit normalement appliqué aux pays tiers (4,5 %, sous la clause de la nation la plus favorisée).

Et encore, la protection appliquée en pratique reste souvent beaucoup plus faible, voire nulle, étant donné l’abondance des zones économiques spéciales dans la région qui permettent souvent de participer aux chaînes de valeur régionales en franchise de droits : plus de 2500 en Chine, plus de 700 en Asie du Sud-Est, d’après la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Malgré les masses impressionnantes en jeu, il serait donc excessif d’en conclure que le RCEP va bouleverser les réalités du commerce mondial.

Il reste qu’il s’agit d’un accord important, qui marquera une étape dans la consolidation de l’intégration commerciale de Asie de l’Est. En dépit de sa genèse, sa réalité commerciale sera nécessairement centrée sur la Chine, pour qui il s’agit indéniablement d’une victoire politique et diplomatique : finaliser cette négociation n’avait rien d’évident tant le climat régional reste lourd de tensions géopolitiques, mais aussi commerciales, comme en témoignent par exemple les aides financières déployées par le Japon pour diversifier ses chaînes de valeur en dehors de Chine, ou les mesures de rétorsion commerciale prises par la Chine contre l’Australie.

 

Biden est prévenu

Pour les États-Unis, cet accord sonne comme un rappel à la réalité : les deux dernières administrations ont beau avoir affiché leur volonté de réaffirmer leur rôle en Asie, les résultats restent décevants et la stratégie illisible, voire contradictoire.

Alors que l’administration Obama avait lancé le Partenariat transpacifique dans le but d’endiguer l’influence économique chinoise, le rejet de ce partenariat par Donald Trump ne s’est pas traduit par le développement d’une stratégie alternative crédible.

Signe tangible de cet échec, la signature du RCEP montre que la guerre commerciale menée contre la Chine n’a pas fait perdre à l’empire du Milieu l’attrait qu’il peut avoir pour ses voisins. Le contraire aurait été bien étonnant d’ailleurs : la géographie comme la démographie rendent la Chine incontournable dans une région qui ne peut plus autant qu’avant s’appuyer sur les débouchés extérieurs, ne serait-ce qu’en raison du poids qu’elle a atteint dans l’économie mondiale.

Dans ce contexte, continuer à jouer un rôle central dans la région, y compris économiquement, constitue un défi de taille pour les États-Unis. L’administration Biden est prévenue.

 

Cet article a été publié le 19 novembre 2020 par The Conversation (lire l’article original), et le 20 novembre 2020 sur le blog du CEPII.