L’histoire de la Revue économique (1950-2025) au prisme de l’analyse quantitative

L’AFSE et la Revue économique entretiennent depuis 1950 une histoire liée, marquée par une origine commune et un rôle central de la revue dans la communauté des économistes francophones. Longtemps considérée comme la principale revue française de sciences économiques, la Revue économique a notamment accueilli pendant vingt ans le numéro spécial du colloque annuel de l’AFSE. À l’occasion de son 75ᵉ anniversaire, un article publié dans le numéro commémoratif analyse systématiquement l’évolution thématique de la revue. En mobilisant des outils de traitement automatique des langues sur l’ensemble des articles parus depuis 1950, il met en évidence les transformations des thématiques abordées. Ce billet en présente quelques résultats saillants.

L’Association française de science économique (AFSE) et la Revue économique (RE) ont une longue histoire commune : nées la même année, en 1950, avec le même président-fondateur, Albert Aftalion. À la fin des années 1980, un sondage indiquait qu’un membre de l’AFSE sur deux considérait la Revue économique comme la revue française de sciences économiques la plus importante pour la communauté. De 1992 à 2012, elle a aussi accueilli le numéro spécial consacré au colloque annuel de l’AFSE. Au fil du temps, la RE est restée un lieu de publication privilégié pour les économistes francophones, et un témoin particulièrement riche des transformations de la discipline.

À l’occasion des 75 ans de la RE, notre article, publié dans le numéro anniversaire, se propose d’examiner systématiquement son évolution thématique. À partir du corpus de l’ensemble des textes publiés depuis 1950, nous avons mobilisé des outils de traitement automatique des langues afin d’identifier, à l’échelle de plusieurs milliers d’articles, les thématiques que la revue a accueillies et la manière dont elles ont varié au cours du temps. Ce billet revient sur quelques éléments de cette analyse.

Une transformation éditoriale profonde : du livre à l’article

Les premières décennies de la Revue économique se caractérisent par la place très importante occupée par les recensions d’ouvrages. Dans les années 1950 et 1960, celles-ci pouvaient représenter plus des trois quarts des documents publiés dans un volume (figure 1). Cette structure éditoriale correspondait à une période où le livre constituait le support principal de diffusion de la recherche économique en France. Près d’un tiers de ces recensions portaient sur des ouvrages en langue anglaise, témoignant du poids déjà important de la recherche anglo-saxonne dans les premières années de la Revue. À partir du début des années 1970 (et plus nettement à partir de la fin des années 1970), la proportion de recensions commence toutefois à diminuer rapidement. À la fin des années 1990, elles ont quasiment disparu. Cette évolution reflète la transformation de la discipline économique : d’un fonctionnement proche des sciences sociales non quantitatives dans les années d’après-guerre, elles adoptent progressivement le modèle des sciences physiques où domine l’article académique.

Figure 1. Distribution des documents dans la Revue économique (1950-2023)

Lecture : En 1950, la Revue économique a publié 52 documents, dont 16 articles issus d’un numéro varia, 14 d’un numéro spécial et 24 autres documents (principalement des recensions).

Source : Charles et al. (2025) 

En parallèle, la part des articles coécrits n’a cessé de croître. Alors que la quasi-totalité des textes publiés dans les années 1950 étaient signés par un seul auteur, près de 90 % des articles publiés après 2010 sont coécrits. Ce changement s’explique notamment par l’accroissement de la technicité de la discipline, l’augmentation de la proportion de publications empiriques et la spécialisation croissante des chercheurs.

Analyser 75 ans de publications : ce que permet (et ne permet pas) le topic modeling

Pour étudier systématiquement le contenu des articles de la revue, nous avons mobilisé un modèle probabiliste de thématiques (structural topic model, STM). Cette méthode, largement utilisée dans l’analyse automatisée de textes, ne repose pas sur une classification préalable : elle permet d’identifier les thématiques récurrentes en repérant les régularités lexicales présentes dans les textes. Chaque article est représenté comme une combinaison pondérée de plusieurs thématiques.

L’intérêt d’une approche non supervisée est double. D’une part, elle évite d’imposer a priori des catégories contemporaines à des textes écrits il y a plusieurs décennies. D’autre part, parce qu’elle n’associe pas un texte à une thématique unique, mais mesure la prévalence d’une thématique dans l’ensemble du corpus, elle permet d’identifier des thématiques dont l’importance n’apparaît pas immédiatement à la lecture du titre ou même du résumé. Le STM que nous avons estimé intègre également plusieurs métadonnées : l’année de publication, le type de numéro (varia ou spécial), et la présence ou non d’au moins une femme parmi les auteurs. Cela permet d’estimer comment la prévalence de chaque thématique varie en fonction de ces caractéristiques.

Toutefois, cette méthode n’aboutit pas à une interprétation automatique des prévalences. Comme les thématiques identifiées ne sont pas des « catégories » au sens strict, mais des regroupements statistiques fondés sur des proximités lexicales observées à grande échelle, leur interprétation nécessite une analyse qualitative – notamment une lecture attentive des articles représentatifs et une confrontation avec l’histoire éditoriale et institutionnelle de la revue, comme de celle de la discipline économique française.

Le résultat du modèle : l’évolution du contenu de la Revue économique

Le modèle fait apparaître 30 thématiques, que nous avons regroupées en cinq métathématiques : « Analyse historique », « Économie internationale », « Expertise économique », « Macroéconomie » et « Microéconomie ». L’évolution de leur prévalence moyenne par année met en évidence des mouvements de fond, qu’il faut toutefois étudier au regard de la dynamique interne des thématiques qui les composent (figure 2).

Figure 2. Évolution lissée de la somme des prévalences moyennes des thématiques dans les documents par année

 

Lecture : En 1950, l’ensemble des thématiques regroupées dans la métathématique Macroéconomie représente 47,2 % de la prévalence moyenne des documents.

Source : Charles et al. (2025)

La « Macroéconomie » occupe une place centrale dans les premières décennies, où elle représente près de la moitié du contenu publié. Elle décline toutefois régulièrement à partir des années 1980. Plutôt qu’un simple déclin, il s’agit d’une recomposition interne : les approches marquées par la planification, les comparaisons structurelles ou l’analyse globalisée des agrégats deviennent moins présentes, tandis que se renforcent des thématiques relevant aujourd’hui d’une macroéconomie plus ouverte ou plus financière. Les travaux de macroéconométrie, les analyses portant sur les marchés financiers, ou encore les thématiques de macroéconomie internationale prennent ainsi davantage de place.

Les ensembles liés à l’« Économie internationale » et à la « Finance » voient également leur importance augmenter, en lien avec l’ouverture commerciale, l’intégration européenne, la globalisation financière et l’attention croissante portée aux crises, aux risques et à la régulation. Ce mouvement contribue à relativiser la place de la macroéconomie « domestique ».

La métathématique « Expertise économique » regroupe des thématiques appliquées portant sur les politiques publiques, l’éducation, la santé, la fiscalité ou la régulation sectorielle. L’analyse montre une évolution plus heurtée qui se caractérise par une transformation qualitative profonde : alors que l’expertise économique des premières décennies était largement structurée par la planification macroéconomique, elle s’oriente désormais vers l’évaluation empirique de politiques publiques spécifiques, en cohérence avec la montée de l’économétrie appliquée.

Enfin, la métathématique « Analyse historique » décroît continûment au cours des deux dernières décennies, tandis que la Microéconomie gagne en importance. Ce mouvement met en évidence l’évolution du discours des économistes vers des approches plus analytiques et formalisées.

L’effet de la féminisation de la revue sur les thématiques étudiées

La féminisation de la Revue économique constitue l’une des évolutions les plus importantes depuis les années 1990. Elle est toutefois très tardive : pendant plusieurs décennies, aucune femme ne siégeait au comité éditorial, et même si la situation s’est améliorée, les femmes y restent encore largement minoritaires. Cette progression s’inscrit dans un contexte où la profession économique demeure caractérisée par une faible proportion de femmes (Fourcade, Ollion et Algan 2015 ; Lundberg et Stearns 2019 ; Taugourdeau et Zignago 2025), et où le genre influence les trajectoires de spécialisation.

L’un des intérêts de notre modèle est de permettre d’examiner l’effet du genre sur le contenu des articles. En intégrant une variable indiquant la présence d’au moins une femme parmi les coauteurs, nous mesurons son influence sur la prévalence attendue de chaque thématique. Les résultats montrent que cette présence est systématiquement associée à des thématiques appliquées : politiques sociales et familiales, gestion du risque, travail et insertion, régulation bancaire, mais aussi macroéconométrie, finance ou commerce international. Cela ne correspond pas seulement aux domaines historiquement investis par les femmes, mais s’étend à un ensemble large de thématiques empiriques. À l’inverse, les thématiques dominées par les auteurs masculins relèvent plus souvent de la théorie économique, que cette dernière soit mathématisée ou non (figure 3).

Figure 3. Effet marginal estimé de la présence d’une femme dans la coécriture

Lecture : Toutes choses égales par ailleurs, la présence d’une femme dans la liste des coauteurs du document : 1) augmente la prévalence de la thématique 17 de 2,83 points de pourcentage ; 2) diminue la prévalence de la thématique 10 de 3,15 points de pourcentage.

Source : Charles et al. (2025)

Si l’augmentation de la part des femmes ne suffit pas à expliquer à elle seule le tournant appliqué de la revue, elle l’accompagne. C’est particulièrement visible en macroéconomie, où la montée des thématiques empiriques récentes – notamment la macroéconométrie et la finance – est liée à la féminisation du corpus. De la même manière, les thématiques liées à l’évaluation des politiques publiques concernant la prise en charge des personnes gagnent en importance.

Conclusion

L’analyse combinée des données éditoriales et des thématiques publiées montre que la Revue économique a accompagné, parfois avec un léger décalage, les transformations profondes de la science économique en France : standardisation des formats, montée de l’article comme support de publication, importance croissante de l’économie appliquée et émergence de la cosignature comme mode d’écriture dominant. Le topic modeling permet d’objectiver ces dynamiques, tout en soulignant que certaines tendances lourdes – comme la convergence vers le mainstream international – se manifestent clairement sur l’ensemble de la période. Les courants hétérodoxes sont d’ailleurs globalement peu présents, en particulier dans les dernières décennies. Ces conclusions, limitées à une seule revue généraliste française, gagneraient à être confrontées à un corpus plus large, incluant notamment la Revue d’économie politique.