Instabilité politique : quand la perception stimule l’investissement plutôt qu’elle ne le freine

L’instabilité politique est généralement perçue comme un frein à l’investissement, en raison de l’incertitude qu’elle génère. Dans ce billet qui présente les principaux résultats de leur étude publiée dans le Journal of Economic Behavior & Organization, Francis Osei-Tutu, Florian Léon et Caroline Perrin (2026) distinguent instabilité « réelle » et instabilité perçue par les dirigeants d’entreprise dans leurs décisions d’investissement. À partir de données microéconomiques portant sur plus de 147 000 entreprises dans 153 pays, les auteurs montrent que la perception d’une forte instabilité politique accroît l’investissement des firmes, remettant en cause le mécanisme traditionnel d’attentisme face à l’incertitude.

On suppose habituellement que l’instabilité politique, qu’il s’agisse aussi bien de l’incertitude sur le vainqueur des élections ou des changements de régime violents, freine l’activité économique et l’investissement en raison de l’incertitude générée (Campos et Nugent (2003) ; Bloom et al. (2007)). 

Pourtant, au-delà des faits, les perceptions jouent un rôle tout aussi déterminant. Les managers réagissent en effet selon leur compréhension subjective du contexte, qui dépend d’une part des événements politiques observables, mais aussi d’autres éléments individuels. C’est dans cet interstice qu’un résultat inattendu apparaît : l’instabilité perçue (et non réelle) peut augmenter plutôt que réduire l’investissement.

Ce billet propose un éclairage sur ces mécanismes en s’appuyant sur notre article publié dans le Journal of Economic Behavior & Organization (Perrin et al., 2026). À partir d’un échantillon de 147 459 entreprises dans 153 pays, nous montrons que les firmes dont les dirigeants perçoivent un niveau élevé d’instabilité politique investissent, toutes choses égales par ailleurs, davantage que leurs homologues. Ce résultat, qui rompt avec la vision traditionnelle de l’effet « wait and see », s’inscrit dans une littérature croissante montrant que les croyances des dirigeants façonnent fortement les choix d’investissement, parfois décorrélés de la conjoncture effective.

Percevoir plus d’instabilité conduit à investir davantage si la volatilité accroît les gains potentiels

Les analyses montrent que les entreprises dont les dirigeants jugent l’instabilité politique « sévère » ou « très sévère » investissent entre 12 % et 27 % de plus que les autres. Ce résultat s’explique aussi bien par un effet sur la probabilité d’investir (marge extensive) que sur le volume investi (marge intensive). Cette conclusion peut sembler contre-intuitive, mais elle correspond à un mécanisme bien connu en économie de l’investissement : l’effet « Oi-Hartman-Abel » (Abel, 1983)

En effet, les projets risqués peuvent devenir plus attractifs si la volatilité conduit les gains potentiels à être plus élevés (bien que plus dispersés). Les dirigeants interprètent alors l’incertitude non comme une menace, mais comme une opportunité stratégique potentielle.

Des perceptions qui comptent davantage que l’instabilité « réelle »

L’étude compare également l’effet des perceptions à celui des indicateurs objectifs d’instabilité politique, tels que la stabilité du régime (via l’indice « durabilité du régime » proposé dans la base Polity V) ou l’indice de stabilité politique de la Banque mondiale. Contrairement aux perceptions des dirigeants, ces mesures objectives n’ont aucun effet significatif sur l’investissement. Nous notons néanmoins que l’impact de la perception varie selon la nature de l’instabilité. Les entreprises sont davantage enclines à investir dans un contexte de changements de régime possibles, mais uniquement si le niveau de violence est contenu. 

Ce constat suggère que les entreprises réagissent principalement aux signaux qu’elles interprètent et non aux conditions institutionnelles strictement mesurées, ces deux variables n’étant pas parfaitement colinéaires. Autrement dit, pour l’investissement, ce ne sont pas les événements politiques eux-mêmes qui importent le plus, mais la manière dont ils sont anticipés, amplifiés ou déformés par les acteurs économiques.

Un effet concentré dans les petites et moyennes entreprises

Le lien entre instabilité perçue et investissement s’avère particulièrement fort pour les petites et moyennes entreprises. Dans ces structures, le dirigeant dispose d’une latitude beaucoup plus importante, et ses perceptions influencent davantage la prise de décision (Quigley et al., 2022). Les grandes firmes, ou le processus décisionnel est plus formalisé, ne présentent pas cet effet. Cela supporte notre résultat principal que l’instabilité perçue agit avant tout via la perception du dirigeant.

Une recomposition des modes de financement

L’instabilité perçue modifie également la manière dont les entreprises financent leurs investissements. Les firmes déclarant un haut niveau d’instabilité réduisent la part financée sur fonds propres, afin de conserver une marge de sécurité basée sur la liquidité interne, et augmentent la part financée par l’emprunt bancaire. Ce comportement renforce l’idée que les entreprises ne se retirent pas face à l’incertitude, mais adaptent leurs arbitrages financiers en fonction des risques perçus.

Pour les pouvoirs publics, améliorer la stabilité politique réelle ne suffit pas 

Cette étude met en lumière un résultat surprenant mais cohérent : les perceptions subjectives d’instabilité politique jouent un rôle majeur dans les décisions d’investissement, souvent plus important que les conditions institutionnelles objectives. Les entreprises, loin d’adopter systématiquement une position d’attentisme, peuvent considérer l’incertitude comme une opportunité stratégique, en particulier lorsque les risques matériels restent limités et que le recours à l’endettement permet de contenir les pertes potentielles.

Pour les pouvoirs publics, ce résultat rappelle qu’améliorer la stabilité politique réelle ne suffit pas ; il est tout aussi crucial d’améliorer la lisibilité, la transparence et la communication institutionnelle pour réduire l’écart entre perceptions et réalité. 

 

Abel, A. B. (1983). Optimal investment under uncertainty. The American Economic Review, 73(1), 228-233.

Bloom, N., Bond, S., & Van Reenen, J. (2007). Uncertainty and investment dynamics. The review of economic studies, 74(2), 391-415.

Campos, N. F., & Nugent, J. B. (2003). Aggregate investment and political instability: An econometric investigation. Economica, 70(279), 533-549.

Quigley, T. J., Chirico, F., & Baù, M. (2022). Does the CEO effect on performance differ in private versus public firms?. Strategic Organization, 20(3), 652-673.

Perrin, C., Léon, F., & Osei-Tutu, F. (2026). Seeing risk, seizing opportunity: How perceived political instability affects firm investment. Journal of Economic Behavior & Organization, 241, 107382.