Le changement climatique, en modifiant les températures, les précipitations et la fréquence des événements extrêmes, transforme la géographie de l’activité économique et les avantages relatifs des différents secteurs. L’Afrique subsaharienne devrait être particulièrement affectée : elle figure parmi les régions du monde les plus exposées (Ranasinghe et al. 2021). Cette vulnérabilité est d’autant plus importante que plus de la moitié de sa population active travaille encore dans le secteur primaire, directement exposé aux conditions climatiques. Les effets attendus sur la productivité agricole sont toutefois très hétérogènes dans l’espace : certaines zones, notamment au Sahel, sont fortement exposées aux sécheresses, tandis que d’autres, au sud-est de l’Afrique ou dans les hauts-plateaux éthiopiens, devraient connaître des pertes de rendement plus limitées (voir Figure 1). Face à ces chocs localisés, l’adaptation peut passer par l’ajustement des pratiques et des productions sur place, par le commerce, ou encore par la réallocation de la main-d’œuvre vers des zones ou des secteurs moins touchés.

Figure 1 : Évolution des rendements potentiels sous le scénario RCP8.5 en 2080
Notes: Moyenne pondérée par la valeur de la production pour les dix cultures principales de notre modèle. Données : GAEZ
Ce dernier levier, celui de la migration, constitue donc une stratégie d’adaptation importante, documentée dans de nombreux travaux (Henderson, Storeygard, and Deichmann 2017; Colmer 2021; Hoffmann et al. 2024). Elle permet aux travailleurs de quitter les zones où les opportunités économiques se dégradent pour rejoindre des régions ou des secteurs moins affectés. Cette réallocation peut toutefois être freinée par des contraintes budgétaires : migrer suppose de financer le transport, l’installation et, éventuellement, une période sans revenus. Ces contraintes peuvent elles-mêmes être aggravées par le changement climatique lorsque les chocs réduisent les revenus et l’épargne des ménages exposés. Le changement climatique peut ainsi simultanément accroître les gains à la migration, tout en réduisant la capacité des individus à migrer, générant une forme d’immobilité climatique.
Dans le second chapitre de ma thèse, coécrit avec Julien Wolfersberger (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), nous cherchons à quantifier le coût économique de cette immobilité en Afrique subsaharienne à l’horizon de la fin du siècle. Nous combinons des faits empiriques sur la réponse des migrations aux chocs climatiques avec un modèle spatial d’équilibre général intégrant le commerce, les choix sectoriels et les contraintes de liquidité. Le modèle nous permet d’évaluer dans quelle mesure ces contraintes empêchent des migrations qui seraient autrement économiquement bénéfiques, puis d’étudier si des politiques de redistribution, permettant de relâcher ces contraintes, peuvent faciliter l’adaptation et réduire les pertes associées au changement climatique.
Faits empiriques
Dans un premier temps, nous étudions la manière dont les ménages disposant de différents niveaux de ressources répondent aux chocs météorologiques et climatiques par la migration. En ce qui concerne l’Afrique, il n’existe pas de base de données nationale contenant des informations sur les caractéristiques financières des individus avant et après leur migration. Pour contourner cette difficulté, nous utilisons le niveau d’éducation des individus comme mesure de leur revenu à long terme et décomposons les migrations induites par les événements climatiques par tranches de revenu.
Les résultats montrent que les ménages les plus pauvres (moins éduqués) sont moins susceptibles de migrer en réponse aux chocs climatiques, par rapport aux ménages plus riches (plus éduqués). De plus, on constate que les ménages à niveau d’éducation moyen réduisent le nombre de migrations de longue distance (de plus de 300 km), contrairement aux ménages les plus aisés. Ces résultats sont cohérents avec l’existence d’une contrainte budgétaire empêchant les ménages les plus pauvres de migrer lorsque ceux-ci font face à des chocs climatiques, et les ménages à revenus moyens de migrer vers des destinations lointaines, donc plus coûteuses.

Figure 2 : Effets des sécheresses sur les migrations selon le niveau d’éducation
Modélisation
Sur la base de ces résultats empiriques, nous construisons ensuite un modèle quantitatif statique d’équilibre spatial pour simuler les migrations climatiques futures en Afrique subsaharienne. Le modèle représente les choix de localisation et de secteur des individus en fonction des revenus, des coûts de migration et des aménités propres à chaque lieu, tout en intégrant explicitement une contrainte budgétaire. Les individus diffèrent dans leurs préférences pour les différentes localisations et choisissent celle qui maximise leur utilité. Comme dans Marchal et Naiditch (2020), la contrainte budgétaire introduit cependant une friction supplémentaire : certains individus ne peuvent pas accéder à une destination pourtant préférable à leur localisation actuelle, parce qu’ils ne disposent pas des ressources nécessaires pour supporter le coût de la migration. En comparant les équilibres obtenus avec et sans cette contrainte, nous pouvons ainsi quantifier le nombre d’individus maintenus dans une situation d’immobilité pour des raisons financières.
Le modèle est calibré à partir des données historiques de migration et de revenus, qui permettent notamment d’identifier les aménités et les coûts de migration associés aux différentes localisations. Nous l’utilisons ensuite pour simuler un équilibre spatial en Afrique subsaharienne à l’horizon 2080, en y intégrant les projections de la population et des conditions climatiques futures. Nous comparons alors des scénarios avec et sans changement climatique afin d’isoler son effet sur la réallocation spatiale et sectorielle de la population, ainsi que sur le nombre d’individus qui souhaiteraient migrer mais en sont empêchés par leurs contraintes budgétaires.
Principaux résultats
Nous estimons que le changement climatique pourrait laisser environ 7 millions d’individus dans une situation d’immobilité involontaire en Afrique subsaharienne (Figure 3). La prise en compte des contraintes budgétaires conduit ainsi à des migrations climatiques sensiblement plus faibles que lorsque seules les incitations à migrer sont prises en compte. À titre de comparaison, Rigaud et al. (2018) estime que le changement climatique pourrait entraîner environ 70 millions de migrations internes en Afrique subsaharienne, sans toutefois modéliser explicitement les frictions spatiales. Conte (2026) obtient un ordre de grandeur d’environ 18 millions en tenant compte de ces frictions, un chiffre proche de celui observé dans notre scénario sans contrainte budgétaire. Lorsque nous intégrons cette contrainte, nos simulations suggèrent donc que le nombre de migrations climatiques internes pourrait être ramené à environ 8 millions. Ces résultats indiquent donc que les projections qui ne tiennent pas compte des contraintes financières pesant sur les ménages peuvent surestimer leur capacité à recourir à la migration comme mécanisme d’adaptation au changement climatique.

Figure 3 : Répartition spatiale des individus bloqués par le changement climatique
Au niveau agrégé, nos résultats suggèrent que la prise en compte de la contrainte budgétaire accroît d’environ 25 % les pertes économiques associées au changement climatique. Cet effet est par ailleurs particulièrement marqué dans les régions déjà les plus durement touchées. En limitant la capacité des individus à quitter ces zones, les contraintes de liquidité réduisent l’un des principaux mécanismes d’adaptation au changement climatique et tendent ainsi à amplifier les inégalités spatiales qu’il engendre.
Politiques publiques
Ce travail permet également d’étudier dans quelle mesure différentes politiques publiques peuvent renforcer l’adaptation au changement climatique. Nous nous intéressons en particulier à une question : des politiques réduisant les inégalités permettent-elles de limiter les pertes économiques causées par le changement climatique ? Nous comparons pour cela deux types d’interventions : une réduction des coûts de migration et des politiques de redistribution visant à relâcher les contraintes budgétaires des ménages les plus pauvres. De telles politiques ont logiquement des effets bénéfiques sur l’économie, avec ou sans changement climatique, car elles permettent une répartition plus optimale des individus dans l’espace. Ce qui nous intéresse ici, c’est de savoir si elles sont en mesure de réduire les impacts relatifs du changement climatique.
Nous considérons d’abord des politiques visant à réduire les coûts de migration. En l’absence de contrainte budgétaire, ces politiques facilitent la réallocation des individus vers des localisations moins affectées et atténuent ainsi les conséquences du changement climatique. Cet effet est toutefois nettement plus faible lorsque les ménages sont soumis à une contrainte budgétaire. La baisse des coûts de migration accroît fortement la volonté des ménages de migrer, mais une grande partie des nouveaux individus qui souhaiteraient se déplacer se retrouve dans l’incapacité de financer leur migration une fois impactée par le changement climatique. Le nombre d’individus bloqués par le changement climatique augmente fortement, tout comme les pertes économiques.
Nous étudions ensuite des politiques de redistribution des revenus des ménages les plus riches vers les plus pauvres, mises en œuvre soit à l’intérieur de chaque pays, soit à l’échelle du continent. Deux mécanismes opposés sont alors à l’œuvre. D’un côté, elle relâche la contrainte budgétaire des ménages les plus pauvres et leur permet d’accéder à des destinations auparavant inaccessibles. De l’autre, la redistribution profite davantage aux ménages agricoles des zones les plus exposées au changement climatique, d’ores et déjà touchés par un niveau de pauvreté élevé. En soutenant leurs revenus, elle réduit leur incitation à quitter l’agriculture ou les régions affectées et peut donc limiter la réallocation nécessaire à l’adaptation.
Nos résultats suggèrent que l’importance relative de ces deux mécanismes dépend de l’échelle de la redistribution. Lorsqu’elle est organisée au niveau national, le second effet prédomine : la redistribution tend alors à réduire les incitations à s’adapter par la migration et à accroître les pertes relatives associées au changement climatique. À l’inverse, lorsqu’elle est organisée à l’échelle continentale, le relâchement des contraintes budgétaires prédomine. La redistribution facilite alors la mobilité vers des localisations moins touchées et contribue à réduire les pertes économiques liées au changement climatique.
Perspectives
Le premier chapitre de ma thèse (Pignède 2025) montre que les sécheresses ont accru de manière significative les inégalités en Éthiopie et au Malawi. Ce résultat s’explique par l’impossibilité, pour les ménages les plus pauvres, de mettre en place des stratégies d’adaptation aux conséquences de ces événements extrêmes. Les résultats précédents montrent également que, à long terme, les contraintes de liquidités des ménages les plus pauvres accroissent le coût du changement climatique et renforcent les inégalités spatiales qu’il engendre. Ces résultats laissent entrevoir un renforcement des inégalités, qui s’autoalimente avec le changement climatique, alors que les populations les plus touchées sont aussi celles qui en sont le moins responsables. Pour conclure, ces travaux suggèrent que, selon un principe de justice climatique, les politiques d’adaptation et d’atténuation du réchauffement climatique devraient s’accompagner de politiques de redistribution ambitieuses aux niveaux national et international. Cela permettrait de limiter la hausse des inégalités provoquée par le changement climatique tout en réduisant la vulnérabilité des plus pauvres face à ses conséquences.
Pour approfondir l’article est disponible sur demande auprès de l’auteur à l’adresse edouard.pignede@gmail.com.
- ^ Les scénarios RCP représentent différentes trajectoires d’émissions élaborées par le GIEC. Dans le scénario RCP 8.5, le plus pessimiste, les émissions de GES continuent de croître tout au long du XXIème siècle.
- ^ Ici seul l’impact du changement climatique sur les rendements agricoles est pris en compte. L’impact du changement climatique sur les autres secteurs de l’économie, la montée des eaux, les catastrophes naturelles n’est pas pris en compte. Pour une prise en compte de ces impacts sur les migrations, voir Burzyński et al. (2022).
References
Burzyński, Michał, Christoph Deuster, Frédéric Docquier, and Jaime de Melo. 2022. “Climate Change, Inequality, and Human Migration.” Journal of the European Economic Association 20 (3): 1145–97. https://doi.org/10.1093/jeea/jvab054.
Colmer, Jonathan. 2021. “Temperature, Labor Reallocation, and Industrial Production: Evidence from India.” American Economic Journal: Applied Economics 13 (4): 101–24.
Conte, Bruno. 2026. “Climate Change and Migration: The Case of Africa.” Journal of the European Economic Association, May, jvag035. https://doi.org/10.1093/jeea/jvag035.
Henderson, J Vernon, Adam Storeygard, and Uwe Deichmann. 2017. “Has Climate Change Driven Urbanization in Africa?” Journal of Development Economics 124: 60–82.
Hoffmann, Roman, Guy Abel, Maurizio Malpede, Raya Muttarak, and Marco Percoco. 2024. “Drought and Aridity Influence Internal Migration Worldwide.” Nature Climate Change, 1–9.
Marchal, Léa, and Claire Naiditch. 2020. “How Borrowing Constraints Hinder Migration: Theoretical Insights from a Random Utility Maximization Model.” The Scandinavian Journal of Economics 122 (2): 732–61. https://doi.org/10.1111/sjoe.12355.
Pignède, Edouard. 2025. “Who Carry the Burden of Climate Change? Heterogeneous Impacts of Droughts in Sub-Saharan Africa.” American Journal of Agricultural Economics.
Ranasinghe, Roshanka, Alex C. Ruane, Robert Vautard, Nigel Arnell, Erika Coppola, Faye Abigail Cruz, Suraje Dessai, et al. 2021. “Climate Change Information for Regional Impact and for Risk Assessment.” In Climate Change 2021: The Physical Science Basis. Contribution of Working Group I to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change [Masson-Delmotte, V., P. Zhai, A. Pirani, S. L. Connors, C. Péan, S. Berger, N. Caud, Y. Chen, L. Goldfarb, M. I. Gomis, M. Huang, K. Leitzell, E. Lonnoy, J. B. R. Matthews, T. K. Maycock, T. Waterfield, O. Yelekçi, R. Yu and B. Zhou (Eds.)], Cambridge University Press, 1767–1926. In Press. Cambridge, United Kingdom and New York, NY, USA: Cambridge University Press. 10.1017/9781009157896.014.
Rigaud, Kanta Kumari, Alex de Sherbinin, Bryan Jones, Jonas Bergmann, Viviane Clement, Kayly Ober, Jacob Schewe, et al. 2018. Groundswell: Preparing for Internal Climate Migration. Washington, DC: World Bank. https://hdl.handle.net/10986/29461.