La confiance dans le dollar s’érode-t-elle ?

Depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, la gouvernance du dollar donne des signes d'érosion inédits : pressions sur la Fed, fiscal dominance et weaponisation de la devise. Le dollar reste pourtant la monnaie clé du système international faute d'alternative crédible, ce qui rend paradoxalement la diversification des réserves plus déstabilisatrice que protectrice. La doctrine Trump cumule trois risques qui se renforcent mutuellement : dérive inflationniste, dégradation institutionnelle et perte de neutralité géopolitique du dollar. Ce billet analyse une configuration inédite où le dollar tient faute de rival, mais dont les fondations institutionnelles se fragilisent, augmentant la probabilité d'épisodes d'instabilité systémique.

Depuis le début de l’année 2026, l’économiste américaine Janet Yellen a tiré plusieurs sonnettes d’alarme dans les médias sur la manière dont Donald Trump « gouverne » le dollar et plus globalement sur la place du billet vert dans les relations monétaires internationales depuis le retour de Trump à la maison Blanche.

Dès le panel de l’American Economic Association, début janvier, elle prévient que les ÉtatsUnis s’approchent d’une zone de « fiscal dominance » : une dette dépassant 38 000 milliards de dollars, une trajectoire vers 150 % du PIB, et une banque centrale de plus en plus sommée de garder des taux bas non pas pour stabiliser les prix, mais pour alléger la charge d’intérêts du Trésor. Quelques jours plus tard, sur PBS NewsHour, elle va plus loin : elle décrit la stratégie de Trump — critiques publiques, menaces de révocation, instrumentalisation d’une enquête du département de la justice contre Jerome Powell, le gouverneur de la banque centrale américaine (Fed) — comme une tentative systématique « d’intimider la direction de la Fed pour plier la politique monétaire à la volonté du président ». La rupture de ton intervient pour Yellen le 15 avril, au Sommet mondial d’investissement de HSBC à Hong Kong. Face à l’insistance de Trump pour obtenir de la Fed des baisses de taux destinées explicitement à réduire le coût du service de la dette publique fédérale, Yellen attaque : cette rhétorique est celle d’une « république bananière » dit-elle.

Derrière cette passe d’armes médiatique, quels enseignements économiques peut-on tirer de ces épisodes ? Quels sont exactement les dangers que la doctrine de Trump relative au dollar fait peser sur l’économie américaine et, par extension, sur l’équilibre monétaire mondial ? Le serpent de mer de la fin du dollar comme devise-clé est-il proche ? Est-ce une bonne nouvelle ?

 

Sortie de capitaux des Etats-Unis et érosion de la confiance dans le dollar

Depuis le début de l’année 2026, on observe des flux nets de sorties des actifs financiers américains au profit d’autres zones, notamment l’Europe et les marchés émergents ; autrement dit des mouvements d’épargne non-résidente qui quittent les États-Unis. Ces réallocations sont parfois commentées comme le signe d’une « diversification saine » hors des ÉtatsUnis, mais elles sont aussi la manifestation d’un risque politique accru associé à la conduite de la politique économique américaine. Ce mouvement s’inscrit dans une trajectoire longue, bien documentée par Barry Eichengreen, de recul graduel de la part du dollar dans les réserves de change. Dans son livre Money Beyond Borders (2024), il montre que sa part dans les réserves officielles est passée de plus de 70 % à la fin des années 1990 à un peu moins de 60 % aujourd’hui, tandis que montent des monnaies « non traditionnelles » (dollar australien, dollar canadien, won coréen, etc.) et, plus modestement, le renminbi. Il montre que la réduction de la part du dollar ne signifie ni une baisse automatique du risque systémique, ni une progression mécanique vers un système monétaire plus multipolaire. Eichengreen insiste sur le fait qu’en l’absence d’alternative pleinement crédible — ni l’euro, politiquement fragile, ni le renminbi, émis par un État qui maintient des contrôles de capitaux et une gouvernance opaque, n’offrent à ce stade l’ensemble des attributs d’une devise clé — la diversification est donc subie plutôt que choisie.

 

Fiscal dominance, affrontement YellenTrump et « république bananière »

Trump et la république bananière

Avec sa référence à la République bananière, Janet Yellen ne se contente pas de critiquer une orientation conjoncturelle de la politique économique ; elle met en cause la doctrine de la gouvernance autour du dollar.  À ses yeux, la décision de Donald Trump de remplacer Jerome Powell par Kevin Warsh à la présidence de la Fed — choisi pour sa disponibilité à répondre favorablement aux injonctions du Président — combinée avec la volonté d’user du dollar pour alléger la charge de la dette fédérale constituent un basculement : la première monnaie internationale tend à être administrée selon des logiques qui rappellent celles de régimes politiques de pays à institutions extractives. En effet, Yellen souligne qu’un président de la Fed choisi explicitement pour sa loyauté politique, et non pour son indépendance de jugement et sa qualité d’expertise, ouvrirait la voie à une dérive souverainiste.

 

Les deux risques de la dominance budgétaire

L’enjeu dépasse la seule scène intérieure américaine. Dans une économie où le dollar est l’actif central de réserve, l’indépendance de la Fed est un pilier de la confiance mondiale dans la stabilité de la valeur de cette devise. Lorsque la politique monétaire est perçue comme captive de la contrainte budgétaire — ce que la théorie désigne comme fiscal dominance — et de surcroît soumise à une stratégie souverainiste de court terme, deux types de risques se renforcent mutuellement.

Le premier est un risque de dérive inflationniste et de hausse de la prime de risque sur les titres publics américains. Dans un contexte d’inflation par les coûts (crise pétrolière) qui se combinerait avec une politique monétaire trop accommodante et une liquidité abondante sur les marchés, les anticipations d’inflation resteront fortes.

Le second est un risque institutionnel : l’image d’une « république bananière » affaiblit la perception de la qualité des institutions américaines, donc la confiance dans la capacité des ÉtatsUnis à honorer leurs engagements de manière prévisible et non arbitraire. Pour une monnaie internationale, dont le véritable collatéral est fait de crédibilité juridique et politique, cette dégradation est source de montée du risque systémique. Cela serait inédit dans l’histoire pour une devise clé (le recul de la livre sterling dans l’entre-deux-guerres n’a jamais conduit à une crise de confiance généralisée dans la monnaie britannique).

Finalement, la question n’est pas seulement de savoir si les taux obligataires publics américains seront trop élevés ou trop bas en 2026, mais de déterminer si la plus grande économie du monde reste gouvernée par des institutions capables de garantir une politique monétaire et de change orientée vers la stabilité, plutôt que vers la maximisation de gains souverainistes de court terme.

 

Weaponisation du dollar, cycle financier mondial et instabilité endogène

La weaponisation et le devoir exorbitant

Le troisième axe de réflexion est celui de la weaponisation du dollar, c’estàdire l’usage de la monnaie américaine et de son infrastructure financière comme instrument de puissance. Les travaux d’Hélène Rey, Pierre Olivier Gourinchas et Nicolas Govillot offrent ici un cadre analytique puissant. Ils montrent que le dollar est au centre d’un cycle financier mondial dans lequel les conditions monétaires américaines se transmettent à l’ensemble des marchés via le rôle de la devise dans la facturation du commerce, le financement bancaire et obligataire, ainsi que la gestion de portefeuille des grands investisseurs (voir graphique 1). La puissance du dollar tient ainsi à un double mécanisme : d’un côté, les ÉtatsUnis bénéficient d’un privilège exorbitant en finançant une partie de leurs engagements extérieurs à bas coût grâce à la demande mondiale pour des actifs sûrs en dollars (en d’autre termes, les ÉtatsUnis sont le seul pays à pouvoir s’endetter en émettant leur propre monnaie) ; de l’autre, ils doivent assumer un devoir exorbitant en fournissant, en période de crise, la liquidité et les lignes de swap nécessaires pour stabiliser le système monétaire international.

 

Source : CAE, Helène Rey, Ludovic Subran, mars 2026

 

La weaponisation du dollar — via les sanctions financières, le gel d’avoirs, les restrictions d’accès aux infrastructures de paiement que fait peser l’administration américaine sur ses « partenaires » — vient percuter cet équilibre. En traitant l’accès au dollar non plus comme un bien public, mais comme un instrument de sanction ou de pression géopolitique, l’administration Trump envoie un signal ambigu : elle rappelle sa puissance, mais entame la perception de neutralité par ses détenteurs non-résidents qui faisait du réseau dollar une infrastructure de confiance partagée.

 

Les conséquences de la weaponisation

Cette weaponisation du dollar a plusieurs conséquences.

D’abord, la militarisation de la devise clé incite les autres États à réduire leur exposition au dollar, notamment en diversifiant leurs réserves, en développant des mécanismes de paiement alternatifs, voire en cherchant à internationaliser leurs propres devises. Ce mouvement nourrit l’« érosion furtive » sur le dollar, mais dans un contexte où aucune autre devise ne dispose d’une centralité comparable : le système devient plus risqué, sans pour autant devenir véritablement multipolaire.

Ensuite, la weaponisation modifie la nature du risque de change et de crédit associé au dollar. Si la participation au système dollar est perçue comme conditionnée par un alignement politique sur les attentes de Washington (et donc une vassalisation), la qualité de l’actif sûr détenu par les non-résidents US devient contingente à des facteurs géopolitiques. Les auteurs insistent sur le fait que, dans un tel environnement, les chocs émanant du centre (donc des ÉtatsUnis, pays émetteur de la devise-clé) peuvent être amplifiés : un changement de cap de la politique monétaire américaine (durcissement brutal ou, au contraire, un assouplissement désordonné) ne se traduisent pas seulement par une modification du financement en dollars, mais aussi par une remise en cause de la soutenabilité des modèles économiques de pays dépendants de cette infrastructure. Typiquement, la perte de crédibilité des Etats-Unis avec la guerre en Iran, le camouflet subi par Trump concernant l’illégalité de sa politique de droits de douane prononcée par la Cour Suprême sont autant de signaux qui alimentent la défiance croissante dans le dollar.

Enfin, la weaponisation interagit avec la fiscal dominance pour alimenter l’instabilité. Un État qui exploite à la fois son privilège exorbitant pour financer une dette publique croissante, sa capacité de sanction pour étendre son influence géopolitique, et la pression sur sa banque centrale pour manipuler les taux directeurs, s’expose à un retournement de confiance : les investisseurs peuvent juger que le paquet risque politique / risque monétaire / risque géopolitique associé au dollar devient trop élevé, et accélérer la diversification de leurs portefeuilles.

Dans cette optique, la weaponisation n’est pas un simple prolongement de la puissance américaine ; elle est aussi une source endogène d’instabilité du système monétaire international. Elle renforce la centralité du dollar à court terme, mais fragilise la soutenabilité de cette centralité à long terme, en sapant la neutralité et la qualité institutionnelle qui en sont les véritables fondements.

 

En définitive, le dollar n’est que le reflet d’une hégémonie fragile... et à crédit

Nous sommes entrés dans une configuration où le dollar reste la devise clé faute d’alternative, mais où ses fondations institutionnelles, politiques et géopolitiques se sont fragilisées, accroissant la probabilité d’épisodes d’instabilité systémique dans un système plus fragmenté, mais pas encore véritablement multipolaire. La gouvernance erratique du gouvernement des ÉtatsUnis continue de porter des coups de semonce très dangereux à la fragile architecture institutionnelle internationale. Jusqu’à présent, l’actualité « trumpienne » a monopolisé d’autres attentions (guerre commerciale, guerre en Iran, ingérences pour soutenir les partis populistes non démocratiques en Europe). Mais il faut garder à l’esprit que les décisions prises par Trump sur le dollar causent des dommages tout autant considérables.