Trois essais sur la structure sociale et ses implications

Par Pauline Morault, Chercheuse postdoctorale à l’IRES, Université Catholique de Louvain.

Ce travail de thèse explore le lien réciproque entre structure sociale et choix individuels, sous l’angle original de la structure familiale et des décisions matrimoniales. Les agents économiques sont enchâssés dans une structure sociale donnée qui contraint leurs choix ; ces derniers, en retour, modèlent la structure sociale. De même, quand les agents choisissent leurs conjoints, cela dessine la structure familiale, c’est-à-dire la façon dont les familles sont liées les unes aux autres. En effet, lorsque deux personnes forment un nouveau ménage (par mariage ou toute autre forme d’union), elles créent non seulement un lien entre elles, mais également entre deux familles composées d’un certain nombre d’individus, eux-mêmes reliés à d’autres familles par des relations maritales. La forme de ce réseau familial influence en retour les décisions des agents. La structure familiale étant une trame sous-jacente essentielle de la structure sociale, il est important de mieux comprendre sa formation et ses implications spécifiques. C’est l’objet de cette thèse, au travers de trois contributions théoriques. 

Le premier chapitre, co-écrit avec Yann Bramoullé, explore la façon dont les décisions des agents varient avec la structure familiale. L’analyse se concentre sur des pays dans lesquels l’élite politique est issue du groupe ethnique majoritaire, tandis que le secteur économique est dominé par une minorité ethnique. C’est le cas par exemple de la minorité chinoise dans les pays d’Asie du Sud-Est ou de la minorité indienne dans les pays d’Afrique de l’Est. Régulièrement, ces minorités ethniques riches subissent des actes de violence de la part de la population, parfois à l’incitation des élites politiques, qui pourtant bénéficient financièrement de leur présence. Dans ce cadre, le chapitre analyse en particulier l’impact de la structure familiale des élites sur l’allocation des ressources, l’utilisation stratégique de la minorité comme bouc-émissaire et l’émergence de la violence. Nous étendons ici le cadre d’analyse développé par Acemoglu et Robinson (2006) dans lequel une élite politique captatrice de rentes interagit avec le peuple, en y introduisant une élite économique constituée de la minorité ethnique. Nous étudions d’abord le cas où les deux élites sont parfaitement ségréguées du fait de normes endogames strictes. Nous montrons que la présence d’une minorité ethnique riche modifie les interactions entre l’élite politique et le peuple. Quand le risque de violence populaire envers l’élite politique est élevé, celle-ci change stratégiquement ses politiques économiques afin de détourner le ressentiment du peuple sur la minorité ethnique riche. Le gouvernement se sert ainsi de la minorité comme d’un bouc émissaire. En revanche, quand des mariages mixtes lient les deux élites, alors le gouvernement peut apporter une protection altruiste à la minorité, et réduit significativement son recours à la stratégie du bouc émissaire. Ce chapitre montre que la structure familiale des élites, selon qu’elle soit strictement endogame ou mixte, modifie les politiques du gouvernement, son attitude par rapport à la minorité ethnique riche et le degré de violence dans la société. 

Le deuxième chapitre se concentre sur les décisions matrimoniales. En économie, les modèles d’appariement étudient les types de mariages formés à l’équilibre lorsque les individus choisissent leurs conjoints. Mais ces modèles conviennent mal aux sociétés dans lesquelles les mariages sont arrangés par les parents. Ce chapitre propose ainsi d’étudier la façon dont le passage à une prise de décision au niveau familial modifie les schémas classiques du mariage dans un modèle d’appariement. Nous introduisons ici des familles complexes dans le jeu de l’appariement défini par Shapley et Shubik (1971), puis définissons un nouveau concept de stabilité familiale. Habituellement, un appariement est stable si deux individus déjà mariés par ailleurs n’ont pas intérêt à renier leurs mariages respectifs afin de se marier ensemble. Dans notre approche, un appariement est stable pour les familles s’il n’existe pas deux familles qui ont intérêt à réarranger les mariages de certains de leurs enfants entre elles. Sous un jeu d’hypothèses classiques en théorie des jeux, nous montrons que les mariages arrangés génèrent potentiellement des tensions au sein des familles alors même que les préférences sont alignées. L’introduction de familles sur le marché du mariage crée des problèmes de coordination qui peuvent modifier à la fois l’appariement des époux et la manière dont les gains issus du mariage sont partagés entre eux. Le modèle prédit qu’il existe un plus grand nombre de configurations stables quand les mariages sont arrangés par les parents, mais que celles-ci peuvent être socialement inefficaces. Ainsi, contrairement aux mariages choisis par les individus, le mariage arrangé est une institution qui génère une demande sociale pour de la coordination entre familles afin d’éviter les situations inefficaces. L’étude montre également que la caractérisation des appariements stables dépend de la composition des familles. 

Le troisième chapitre analyse la structure du réseau familial issu des mariages arrangés, ainsi que ses déterminants. Nous introduisons des familles dans un modèle d’appariement et supposons que les parents allouent un investissement prémarital à leurs enfants avant d’arranger leurs mariages. Cet investissement reçu détermine la qualité de l’enfant sur le marché du mariage. Ce chapitre propose un modèle simple pour générer une règle d’investissement prémarital micro-fondée. Ainsi, l’investissement optimal reçu par un enfant dépend positivement du revenu de sa famille et négativement du nombre de ses frères et sœurs. Il dépend également des normes sociales notamment de la préférence pour les garçons ou pour l’aîné. Nous explorons ensuite les conditions suffisantes sur les normes sociales, la démographie et les revenus pour obtenir un réseau familial parfaitement conditionné à la richesse des familles. Les forces qui brisent la ségrégation  qui en découle sont ensuite étudiées. Si les normes sociales qui différencient les enfants selon le genre ne modifient pas la structure du réseau, celles qui les différencient selon l’ordre de naissance et la composition de leur fratrie accroissent la connectivité, c’est-à-dire la capacité à relier les différents réseaux familiaux. Un déséquilibre dans le sexe-ratio, c’est-à-dire le rapport du nombre d’hommes sur celui des femmes, même très faible, permet également de connecter davantage les réseaux. Quand les filles sont plus nombreuses que les garçons, le réseau familial est connecté verticalement par des mariages hypogamiques, c’est-à-dire des mariages où la famille de l’époux est plus pauvre que la famille de l’épouse. Inversement, quand les garçons sont plus nombreux que les filles, les connexions sont hypergamiques. Enfin, le degré de dispersion des revenus affecte également la connectivité du réseau. Plus la dispersion est élevée au sein des classes de revenus, plus le réseau familial présente de la mixité sociale : la proportion de mariages entre familles de tailles et de classes de revenus différentes augmente.  Par ailleurs, la plus longue distance reliant deux familles dans le réseau diminue. La structure de ce réseau familial peut à son tour avoir des effets économiques, sociaux et politiques, sur les individus, leurs familles et donc l’ensemble de la société, comme le montre le premier chapitre.

 

Références bibliographiques

Acemoglu, D. and J.A. Robinson (2006). The Economic Origins of Dictatorship and Democracy. Cambridge University Press

Shapley, L.S and M. Shubik (1971), The assignment game I: the core”. International Journal of Game Theory, Volume 1, Issue 1, pp.111-130