Santé et sécurisation des parcours professionnels

Thème du billet: 

Thomas BARNAY
Professeur de sciences économiques, Université Paris-Est Créteil / Phd, Full Professor in Economics, Upec
Chercheur à Erudite, Tepp et IST-PE / Research Fellow at Erudite, Tepp and IST-PE
Directeur du Master 2 Economie de la Santé

Les aléas de carrière liés à des épisodes de chômage, de formation ou de problèmes de santé morcellent de plus en plus les parcours professionnels. Des événements de santé spécifiques (handicap, cancer), en lien ou non avec le milieu professionnel, marquent ainsi durablement les itinéraires. Dans cette population marquée par un tel événement de santé, des études montrent que la proportion de personnes exclues de l’emploi un an après augmente de façon importante, d’une sur dix. Le phénomène est plus marqué, encore, chez les femmes, les salariés âgés et les moins éduqués.

Selon l’Institut National du cancer, le cancer touche 385 000 personnes supplémentaires chaque année. Bien que l’âge médian au diagnostic en 2015 soit de 68 ans pour les hommes et 67 ans pour les femmes selon l’Inca, la survenue du cancer concerne de plus en plus de personnes encore en âge de travailler. Les raisons sont multiples : la précocité des diagnostics, le recul de l’âge de la retraite mais aussi l’augmentation des taux de survie des malades. Par ailleurs, la question de l’accès (ou du maintien) des personnes en situation de handicap au marché du travail traverse les textes législatifs depuis la loi fondatrice de 1987.

Afin de mettre en lumière les phénomènes causaux reliant dégradation de la santé et emploi, le recours à des données temporelles individuelles s’avère particulièrement précieux. Récemment, la mobilisation de deux bases de données : Hygie (données administratives issues de la Caisse nationale d’assurance vieillesse (Cnav) et de la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés (Cnam-TS)) et Sip (Santé et itinéraire professionnel) (enquête représentative menée auprès de ménages vivant à domicile) ont fournit un support intéressant pour mener des études robustes au plan méthodologique sur les liens entre santé et emploi, tenant compte de biax d’endogénéité (hétérogénéité inobservée et causalité inverse). Dans ce cadre, nous avons investi deux problématiques jumelles l’une sur l’effet du handicap sur la trajectoire professionnelle (en collaboration avec E.Duguet, C. Le Clainche, M.Narcy et Y. Videau) et l’autre sur l’effet de la survenue du cancer sur les situations professionnelles (en collaboration avec M.A Ben Halima, E.Duguet, J.Lanfranchi et C. Le Clainche) à partir de méthodes de double différence avec appariement exact afin de comparer la trajectoire d’emploi de salariés qui sont victimes d’un handicap ou d’un cancer à celles de salariés, aux caractéristiques similaires, mais qui n’ont pas subi d’atteinte à leur santé.

A la suite de ces événements de santé, l’exclusion du marché du travail s’amplifie avec le temps

A partir de la base Hygie, nos résultats soulignent que la pro­portion de personnes en emploi au moins un trimestre baisse respectivement de 8 pp (points de pourcentage) l’année suivant le diagnostic de cancer. Dans la seconde étude dédiée à l'effet différencié du handicap sur l'emploi selon le secteur d'activité à partir de l’enquête Sip, nous montrons que la survenue d’un handicap a un effet fortement pénalisant dans le secteur privé. Ainsi, le taux d’emploi des salariés du secteur privé ayant connu un handicap une année donnée diminue de 9 pp un an après. Si la première année s’apparente souvent à celle du traitement et explique une forte exclusion du marché du travail, le caractère pénalisant de la survenue d’un événement de santé non seulement se poursuit à un horizon de 5 ans mais aussi s’amplifie. La perte d’employabilité à la suite de la survenue du cancer (respectivement d’un handicap) atteint 13 pp cinq ans plus tard (respectivement 11 pp).

Des parcours féminins plus fragilisés

L’effet du handicap apparaît plus délétère pour les trajectoires féminines que masculines. Un an après le handicap, le taux d’emploi baisse de 10 pp chez les femmes (contre 8 pp chez les hommes) ; cinq plus tard, ce chiffre baisse de 13 pp chez les femmes (10 pp chez les hommes). Le même phénomène différencié est observé à la suite d’un cancer. Ces disparités entre femmes et hommes tiennent pour partie à la nature des handicaps, plutôt liés à des accidents engendrant des handicaps transitoires pour les hommes, plutôt liés à des maladies incapacitantes pour les femmes. S’agissant du cancer, les différences femmes-hommes renvoient aux spécificités de la localisation (cancer du sein majoritairement pour les femmes), au type de traitements et aux comorbidités qui peuvent accroître les séquelles parfois de façon irréversible.

Les plus jeunes ne sont pas épargnés

Si les effets d'évènements de santé (cancer et handicap) dégradent plus fortement la trajectoire professionnelle lorsqu'ils surviennent en seconde partie de carrière, ils affectent aussi les trajectoires professionnelles de personnes âgées de moins 50 ans, voire même de moins de 35 ans. Par exemple, la survenue du cancer fait baisser, cinq ans après, de 8 pp le taux d'emploi des femmes de moins de 48 ans (contre une chute de 19 pp du taux d'emploi des femmes de 48 ans et plus). Les hommes qui souffrent d’un handicap avant l’âge de 33 ans voient leur employabilité diminuer de 6 à 8 pp.

Le caractère protecteur du diplôme et du revenu

Les résultats soulignent en outre qu’un haut niveau de formation initiale ou un salaire d’entrée élevé sur le marché du travail protège des ruptures professionnelles liées à un problème de santé. Par exemple, cinq ans après le diagnostic d’un cancer, la sortie d’emploi est trois fois plus fréquente pour les 40 % les plus modestes, comparés aux 20 % les mieux rémunérés. À la suite d’un handicap, la baisse du taux d’emploi est très variable en fonction du niveau d’éducation. La diminution est de 22 pp pour une personne handicapée avec un niveau d’éducation primaire, contre une diminution de seulement 6 pp pour une personne handicapée de niveau baccalauréat ou plus.

Sortir d’une politique exclusive de soins ou de compensation ex post

Nos résultats appellent à une prise de conscience des effets de la santé sur l’emploi et ce dès le début de la carrière. Les pouvoirs publics ciblent, depuis quelques années, des actions de lutte contre les effets négatifs de la santé sur l’emploi. A la lumière des résultats de nos études et plus globalement de ceux de la littérature économique sur le sujet, le maintien en bonne santé au travail suppose de mener des politiques globales sur l’ensemble du cycle de vie (politique de l’emploi, de formation, de santé au travail, etc.) pour sortir d’une politique stricto sensu de soins ou de compensation ex post. De manière globale, la promotion de la bonne santé au travail pourrait alors passer simultanément par plusieurs canaux : l’adaptation et l’aménagement des conditions de travail, d’emploi et de sortie d’activité, le ciblage de populations ou pathologies spécifiques et finalement la prévention et la protection du « capital santé » dès l'entrée sur le marché du travail.

Santé et Sécurisation des parcours professionnels : quelles sont les intentions d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen ?

Si l’un et l’autre sont relativement timides sur ces questions, E.Macron apparaît cependant le plus conscient de ces difficultés en affichant un discours clair autour de la prévention. Il annonce, par exemple, vouloir consacrer une part significative à la prévention et la sécurisation des parcours à travers des actions de préventions d’étudiants en santé dans les écoles et les entreprises. Par ailleurs, l’universalité des droits à l’assurance-chômage permettrait de couvrir une partie de la perte de revenus induite et diminuerait sans doute les effets sur la santé. Notons aussi qu’E. Macron (page 23 de son programme) et M. Le Pen (mesure 89), prévoient de baisser la durée du droit à l’oubli à 5 ans, contre 10 ans aujourd’hui dans la plupart des cas. Le premier cite les survivants du cancer ou de l’Hépatite C, la seconde les personnes souffrant d’une affection de longue durée. Les phénomènes de discrimination liée au handicap ou à une maladie chronique pourraient être atténués par ces mesures.

Cet article est issu d’une version similaire publiée sur le site The Conversation

Références :

Barnay T, Coutrot T, de Saint-Pol T (2016), "Introduction : Santé et itinéraire professionnel : contexte et genèse d'une enquête", Economie et Statistique, n°486-487, pp 5-15.

Barnay T, Ben Halima M.A, Duguet E, Lanfranchi J, Le Clainche C (2015), « La survenue du cancer : effets de court et moyen termes sur les situations professionnelles », Economie et Statistique, n°475-476, pp. 157-186.

Barnay T, Duguet E, Le Clainche C, Narcy M, Videau Y, (2015), "The Impact of Handicap on Occupations: a Comparison Between Public and Private Sectors" Annals of Economics and Statistics, N°119-120, pp. 39-64.