Quand Michel Foucault décrivait « l’étatisation du biologique »

Cette tribune a été publiée dans l'édition du Monde datée du 20 avril 2020

La crise déclenchée par la pandémie de Covid-19 incite à relire les passages que Michel Foucault (1926-1984) consacre aux concepts de biopouvoir et de biopolitique au milieu des années 1970. Il théorise ces derniers dans un chapitre de La Volonté de savoir (Gallimard, 1976), puis dans deux cours prononcés respectivement en 1976- 1977 et 1977-1978 au Collège de France, Il faut défendre la société (Gallimard, 1997) et Sécurité, territoire, population.

Par « biopouvoir », le philosophe désigne un moment de transformation profonde du pouvoir politique. Ce dernier a longtemps eu pour objet le contrôle des comportements des citoyens, conçus comme des sujets de droit. Depuis le début du XIXe siècle, cet objet change de nature. Le pouvoir se concentre désormais sur la vie biologique : la vie des individus comme entités singulières, et la vie de la population, cette « multiplicité des hommes comme masse globale affectée de processus d’ensemble qui sont propres à la vie » (Il faut défendre la société, p. 216).

Deux instances

Là où le souverain avait le droit de « faire mourir ou laisser vivre » sans intervenir sur la vie quotidienne de ses sujets, le biopouvoir se donne la vie des individus pour objet et pour but. L’objectif s’est déplacé : il s’agit maintenant de « faire vivre ou de rejeter dans la mort » (La Volonté de savoir, p. 181). Ce processus d’étatisation du biologique, qui s’autorise d’une rationalité non plus liée à la souveraineté juridique, mais qui relève du libéralisme économique, concerne aussi bien les corps des individus – leur naissance, leur santé, leurs accidents, leur vieillesse, leur mort – que le corps collectif de l’espèce humaine.

La pandémie de Covid-19 pose à nouveaux frais cette question scientifique et politique qui définit la modernité des sociétés occidentales : comment assurer la sécurité sanitaire d’une population soumise aux risques et aux aléas du biologique ? Comment articuler le registre du corps de citoyens libres et celui du corps collectif de la population ? En l’occurrence, comment articuler la liberté de chacun avec les décisions qui s’imposent à l’espèce humaine tout entière ?

Le concept de biopouvoir permet d’éclairer cette question. Il invite à repenser le rôle de l’Etat à travers de nouvelles catégories.

Il ne s’agit plus de le concevoir principalement à la lumière du droit ou de la souveraineté – qui incarnent la vision d’un pouvoir qui s’exerce de haut en bas. Le pouvoir, pour Foucault, s’exerce du bas vers le haut, à travers deux instances.

La première correspond aux institutions qui ont en charge le contrôle de pans spécifiques de la vie des hommes – l’hôpital, la prison, l’asile, la crèche, la maison de retraite, la caserne.

 « Intervention du pouvoir » et « contrôle du savoir »

La seconde renvoie aux savoirs relatifs à la santé et à la vie des corps, à leur gestion économique, à leur comptage statistique. Aux différentes fonctions de ces institutions (le contrôle, le soin, la normalisation ou la répression des corps) sont couplés des savoirs (la médecine, la génétique, la biologie, l’économie, la statistique) chargés d’édicter, au nom de la science, des normes encadrant les conditions et les formes de cette régulation de la vie.

La nouveauté de la crise actuelle tient à la façon dont se croisent, depuis le début de la pandémie, le pouvoir politique traditionnel et les technologies de biopouvoir chargé de la santé.

Conseil scientifique présidé par Jean-François Delfraissy, comité analyse, recherche et expertise (Care) présidé par Françoise Barré-Sinoussi, chercheurs en médecine, en génétique, en biologie ou en épidémiologie, praticiens hospitaliers, économistes, producteurs de statistiques : par-delà leurs querelles et leurs polémiques, tous sont porteurs d’une expertise qui dicte les décisions politiques prises en réaction à la pandémie.

Et cela toujours dans le double registre des mesures générales qui ciblent la population comme totalité – délais de confinement, commandes de matériel hospitalier et de médicaments, financement et activation de protocoles expérimentaux ou déblocage d’aides financières – et de la nécessaire intériorisation par les individus des nouvelles normes d’hygiène et de conduites sociales destinées à combattre la propagation du virus : « l’intervention du pouvoir » et « le contrôle du savoir » (La Volonté de savoir, p. 187).

Jeu stratégique

A cet égard, les réactions politiques à la pandémie de Covid-19 illustrent mieux que jamais une analytique du pouvoir symptomatique de la modernité des sociétés occidentales. Le contrôle des comportements politiques et sociaux des individus – le pouvoir politique – s’y double d’un contrôle de la vie et de la santé de la population – le biopouvoir. Avec pour corollaire, comme pour les précédentes grandes épidémies, de peste, de lèpre ou de choléra étudiées par Foucault, une modification des techniques de contrôle horizontal de la population – et donc de la rationalité gouvernementale elle-même.

Les limitations de la liberté d’aller et venir des individus imposées par le confinement, le martèlement répété de normes de comportement sanitaire ou la possible adoption de logiciels de traçage des déplacements des individus, peuvent être compris dans cette double perspective.

Le jeu stratégique qui s’organise entre ces deux formes de pouvoir n’a cependant rien de linéaire. La prééminence de l’hôpital et de la recherche médicale, comme le rôle des statistiques et des algorithmes de sortie de confinement, est aujourd’hui mis en lumière par l’abandon apparent, par l’Etat de droit, de certaines de ses prérogatives dans la gestion de cette crise au bénéfice des experts, comme l’illustre la tendance du gouvernement à présenter les recommandations de divers conseils scientifiques comme l’élément principal qui motive et justifie ses décisions.

Il est probable que le pouvoir politique traditionnel reprendra la main, une fois terminée la pandémie de Covid-19, en se fondant sur les raisonnements économiques, les statistiques et les expertises auxquels il est habitué. Entre-temps, nous aurons collectivement vécu, face à la crise et dans l’urgence, un « moment foucaldien ».