Préférences et décisions en matière environnementale

Par Marion Dupouxchercheuse postdoctorale à la School of Business, Economics and Law de l’Université de Göteborg.

Ma thèse vise à analyser deux déterminants à l'origine de l'hétérogénéité des décisions en lien avec l’environnement sous différentes approches de l’économie (théorique, appliquée, expérimentale).

Le premier déterminant est la distribution temporelle des impacts environnementaux adoptée dans l’évaluation de projets (chapitre 3). L’exemple du changement d’affectation des sols (CAS) lié à la production de biocarburants illustre très bien ce déterminant. La production de biocarburants requiert des terres agricoles et entre donc en compétition avec les cultures alimentaires. Ces dernières sont par conséquent déplacées, parfois dans d’autres régions du monde, où, à l’extrême, des forêts ou prairies riches en carbone sont défrichées pour ces cultures dédiées à l’alimentation, donnant lieu à un CAS. Ce changement est abrupt, impliquant une libération de dioxyde de carbone importante au moment de la conversion des terres (par exemple, de forêt en culture), puis diminuant au fil des années suivantes. Ce problème de CAS est progressivement pris en compte par les politiques publiques (notamment la Directive Energie Renouvelable Européenne de 2008). Néanmoins, ces politiques reposent sur l’hypothèse que les émissions liées au CAS sont uniformément réparties dans le temps (20 ans en l’occurrence), ce qui ne correspond donc pas à la réalité de la situation, à savoir une décroissance des émissions dans le temps suite à la conversion des terres. Cette hypothèse d’uniformité temporelle devient problématique lors de la décision de mettre en œuvre ou non un projet de production de biocarburant, car ces décisions reposent (en partie) sur une analyse coûts bénéfices dans laquelle le prix du carbone augmente avec le temps (effet de rareté) et la valeur des émissions futures diminue avec le temps (phénomène d’actualisation). Ainsi, je montre que l’hypothèse de distribution uniforme des émissions liées au CAS conduit à une surestimation (sous-estimation) de la valeur des projets de biocarburant si le prix du carbone augmente moins (plus) vite que le taux d’actualisation.

Je propose alors deux outils à l’attention des décideurs publiques afin d’intégrer les biais induits par cette hypothèse d’uniformité des émissions dans le temps. Le premier est le taux d’actualisation compensatoire (compensatory discount rate). Ce dernier permet d’annuler la différence de valeur de projet entre la distribution uniforme supposée et la véritable distribution des émissions dans le temps. Ainsi, les décideurs publics peuvent prendre conscience du sens du biais (sous- vs. surestimation) induit par leur hypothèse en comparant ce taux compensatoire avec le taux d’actualisation qu’ils utilisent dans l’analyse coûts-bénéfices du projet de biocarburant. Le deuxième outil est la période de récupération de la profitabilité carbone (carbon profitability payback period). (1) Le CAS lié à la production de biocarburant induisant un coût environnemental (émissions) immédiat (à la conversion de la terre), et (2) les biocarburants étant une alternative plus favorable à l’environnement que le pétrole sur le plan de la consommation, il existe un temps de retour auquel ce coût initial environnemental lié au CAS est rétribué en économie de gaz à effet de serre rejetés dans l’atmosphère (vis-à-vis du pétrole). Ces périodes diffèrent si l’'hypothèse d’uniformité des émissions dans le temps est utilisée en comparaison avec le profil temporel réel (décroissant) des émissions. Le calcul des deux périodes grâce à l’outil que j’ai développé s’avère précieux pour les décideurs publics si ces derniers les comparent à une période de référence préalablement fixée. Ceci permet d’éviter les situations suivantes : une décision en contradiction avec l'objectif principal de réduction des émissions ne rejetant pas les projets nuisant effectivement à l'environnement ; une décision menant à une condamnation des projets qui respectent réellement les exigences environnementales initialement fixées.

Le second déterminant est le rôle de la structure des préférences individuelle dans la prise de décision: la satisfaction individuelle est-elle basée sur de la substituabilité ou bien de la complémentarité entre consommation (biens privés) et biens environnementaux (biens publics) ? Les hypothèses implicites à ce sujet (soit de la substituabilité, soit de la complémentarité, jamais les deux dans un même modèle) dans la littérature sont remises en questions dans ma thèse.

Au niveau individuel (chapitre 4), je montre que supposer de la complémentarité entre les biens privés et environnementaux (publics), quel que soit le contexte, impose que le bien environnemental soit un bien dit normal ou de luxe (c’est-à-dire, mon consentement à payer pour améliorer l’environnement augmente avec mon revenu), interdisant ainsi la possibilité d’infériorité du bien (c’est-à-dire, mon consentement à payer pour améliorer l’environnement diminue avec mon revenu), pourtant pertinente dans des contextes de faible revenu. L’infériorité des biens environnementaux n’est possible que lorsqu’environnement et revenu sont substituables. Par conséquent, je développe un modèle de substituabilité dépendante du contexte (revenu et qualité environnementale). En d’autres termes, selon mon niveau de richesse (en revenu et/ou qualité environnementale), j’aurais tendance à considérer que revenu et environnement agissent de manière plutôt complémentaire ou substituable pour me fournir de la satisfaction. Le modèle permet ainsi d’englober toutes les natures de biens environnementaux (bien inférieur, normal et de luxe). Ce développement théorique a des implications sur le plan des techniques d’évaluation environnementale et particulièrement du transfert de bénéfices environnementaux (le consentement à payer pour l’environnement estimé dans une région est transféré dans une autre région après ajustement au revenu de la nouvelle région). Des formes fonctionnelles d’utilité conformes au modèle développé sont enfin proposées.

Au niveau collectif (chapitre 5), j’assouplis l’hypothèse de substituabilité parfaite (entre biens privé et public) effectuée en économie expérimentale dans le cadre d’un jeu de bien public. Ce jeu a pour but d’évaluer le comportement des individus lorsqu’ils font face à la décision d’investir soit dans leur consommation privée (qui ne bénéficie qu’à eux-mêmes), soit dans un bien public (qui bénéficie non seulement à eux-mêmes, mais également aux membres de leur groupe, auquel ils ont préalablement été assigné). Dans un jeu de bien public réalisé en laboratoire, j’introduis donc de l’hétérogénéité dans la structure des préférences des individus (complémentarité vs. substituabilité) afin d’évaluer si les comportements stratégiques des individus changent en fonction de la structure des préférences supposée. Je me concentre particulièrement sur les comportements de passager clandestin (ne pas contribuer mais bénéficier de la contribution des membres de mon groupe au bien public) ainsi que d’aversion à l’inégalité (dans les gains que j’obtiens suite à mes décisions, comparés aux gains des individus de mon groupe). Cette expérience me permet de conclure, sur ces deux aspects, que la structure des préférences et son hétérogénéité entre individus importent considérablement dans la mise à disposition de biens publics (environnementaux). En effet, supposer de la substituabilité parfaite entre bien public et privé entraîne à la fois de plus fréquents comportements de passager clandestin mais aussi, en compensation partielle, une aversion à l’inégalité avantageuse dans le sens où j’apprécie peu de gagner plus que les membres de mon groupe. Cette étude appelle donc à considérer l’hétérogénéité de la structure des préférences individuelles dans l’analyse des situations où plusieurs individus interagissent ensemble afin de fournir un bien public (par exemple, la prévention du changement climatique ou bien la lutte contre l’appauvrissement de la couche d’ozone) qui bénéficie à tous.