Pour la reconquête de l’autonomie… un ouvrage à découvrir ou à redécouvrir !

Je présente ici, en prolongement d’une recension en langue anglaise rédigée sur invitation de Technology and Culture (Johns Hopkins University Press), un compte-rendu en français consacré au livre édité par Isabelle Gouarné, Les Sciences sociales face à Vichy. Le colloque « Travail et Techniques » de 1941, Paris, Classiques Garnier, coll. « Histoire des techniques », 2019, 334 pages.

Entre mémoire à préserver et oubli à assumer, les textes présentés dans ce livre s’inquiètent et tâtonnent. La quête est tout autant celle des temps perdus que celles des lendemains enchanteurs. Ce faisant, persévérer malgré le choc de la défaite, tel est le mot d’ordre qui fut à l’origine de la Journée de psychologie et d’histoire du travail et des techniques organisée en juin 1941 à Toulouse. Elle rassembla certains des plus grands noms des sciences sociales françaises du XXe siècle. Publiés pour la première fois en 1948, les actes de ce colloque ne furent ensuite jamais réédités. Ils constituent pourtant une des rares traces sur ce que furent les sciences sociales dans ces années noires. L’ouvrage oscille entre la nécessité de secouer les inerties et le devoir de mémoire. En ce sens et sous l’impulsion du psychologue d’origine juive, Ignace Meyerson, ce livre incarne la richesse intellectuelle des recherches françaises en sciences sociales, leur éclectisme et leur interdisciplinarité, alors que s’impose l’ordre autoritaire pétainiste.

L’ouvrage est un indéniable acte de résistance, contre Pétain et pour la liberté académique. A sa lecture, J’ai apprécié l’introduction critique d’Isabelle Gouarné. Il s’agit d’un remarquable travail de contextualisation qui convoque le vaste spectre des sciences sociales. Dans l’ouvrage lui-même, le lecteur trouvera, en guise de legs durkheimien, Marc Bloch, Lucien Febvre et André Aymard pour l’histoire ; Marcel Mauss pour l’anthropologie ; Georges Friedman pour la sociologie ; André Lalande et Charles Camichel pour la philosophie ; Étienne Delaruelle et Paul Vignaux pour la théologie. La lecture des annexes, regroupant les notices bibliographiques, les statuts de la Société toulousaine d’études psychologiques, les comptes rendus des Actes de la Journée publiés dans l’Année Sociologique et les Annales et, enfin, les extraits des correspondances, sont d’une richesse, si ce n’est d’une émotion, inouïe.

L’unité de livre réside d’abord et avant tout dans son ambition de montrer que les milieux scientifiques souhaitaient souder tous ceux qui résistaient à l’importation de logiques hétéronomes dans une lutte pour la reconquête de l’autonomie. En ce sens, les deux thèmes structurant la Journée d’études du 23 juin 1941, le travail et les techniques, symbolisent d’abord le prisme à travers lequel la crise sociale et politique de l’époque devait être analysée. Echanger sur le travail et les techniques était une occasion unique de réunir le milieu intellectuel mobilisé par la défense du progrès dans tous les sens du terme et surtout au moment même où la rhétorique antimoderne de Vichy triomphait. Ce faisant, le programme scientifique de la Journée de 1941 était structuré selon deux lignes de réflexions majeures. La première visait à réinscrire les représentations et les idées sur le travail dans une perspective historique. La matinée du 23 juin 1941 a ainsi été consacrée au concept de travail et à conduit à un échange interdisciplinaire autour de la valeur morale du travail. La seconde thématique de la Journée a porté sur les techniques et plus précisément sur les espoirs et les craintes liées au développement accéléré de la technologie, tel un cri du cœur en opposition au discours rétrograde de Vichy.

La réédition de ce volume est un appel à la résistance et un exceptionnel cadeau pour l’histoire des sciences sociales.