Les métamorphoses de la concurrence internationale

Thème du billet: 

Par Flora Bellone,
Professeure de Sciences Economiques, Université Côte d’Azur, GREDEG et OFCE Sciences Po

La mondialisation a pris un tournant inédit depuis les années 1990 du fait de l’intensification massive du phénomène de fragmentation internationale des processus de production. Cette transformation est caractérisée par une croissance sans précédent des flux de commerce de biens intermédiaires, de pièces et composants, de services, et surtout par une réorientation massive de ces flux devenus majoritairement des flux Nord-Sud alors qu’ils étaient pour l’essentiel des flux Nord-Nord jusque dans les années 1980.

Ce phénomène soulève des enjeux nouveaux et redoutables en termes de compétitivité des pays. Si on définit la compétitivité d’un pays comme sa capacité à tirer un gain net positif de son ouverture internationale, alors il se pourrait bien que certains grands pays industrialisés soient devenus nettement moins compétitifs ces dernières décennies comparativement aux décennies passées. Dit autrement, l’ouverture internationale de ces pays ne jouerait plus aussi clairement en faveur de leur enrichissement net. Si tel est le cas, on serait face un tournant historique puisque ce serait la première fois depuis la révolution industrielle, qu’au sein des grandes nations industrialisées, certaines se retrouveraient globalement heurtées par la mondialisation.

Pour comprendre cette possible rupture et ce qu’elle implique en termes de nouvelles formes de concurrence entre les pays, il est utile de remonter un peu dans l’histoire de la mondialisation. Ce n’est pas en effet la première fois que l’on identifierait des nations, grandes ou petites, perdantes de la mondialisation. Par exemple, de plus en plus d’économistes s’accordent aujourd’hui sur l’idée selon laquelle la désindustrialisation et l’appauvrissement relatif de la Chine et de l’Inde au cours du19ième siècle ont été, pour une part non négligeable, le revers de la dynamique d’agglomération des activités industrielles et d’innovation en Europe, elle-même nourrie par la baisse des coûts de transport internationaux. Au cours du 20ième siècle, de nombreux pays en voie de développement, ont été de nouveau heurtés par la mondialisation, en étant poussés à plus encore de spécialisation agricole dans une dynamique aujourd’hui reconnue comme appauvrissante pour ces pays.

Pourtant, au cours du 20ième siècle, les pays en voie de développement n’ont pas tous connu les infortunes de la mondialisation. Un nombre restreint de ces pays ont su au contraire être extrêmement compétitifs durant cette période. Ainsi, la Corée du Sud, a réussi, à partir de l’après seconde guerre mondiale, à éviter les écueils de la spécialisation appauvrissante et, au contraire, à utiliser son ouverture internationale comme un moyen très efficace d’accélérer la diversification de son économie vers des industries de plus en plus complexes.

Le fait que ces pays, au rattrapage technologique rapide, aient été si peu nombreux sur la deuxième moitié du 20ième siècle, n’est pas cependant un hasard. Cela peut de nouveau s’expliquer par des logiques d’agglomération. Ainsi, la croissance rapide de la Corée s’est faite, en partie au moins, aux dépends de certains de ses pays voisins, comme les Philippines, qui n’ont pu rivaliser avec les avantages cumulatifs que confère à un pays son statut de premier venu dans l’attractivité de capitaux et de technologies étrangères et/ou dans le positionnement de bas ou moyen de gamme sur les marchés des pays riches. Ainsi, lorsque la mondialisation est nourrie par une baisse fortement asymétrique des coûts de transport des marchandises et des coûts de transferts d’information et des connaissances, on peut comprendre que surviennent conjointement une dynamique globale de divergence et des trajectoires isolées de miracle économique.

La leçon de cette histoire de « l’ancienne » mondialisation, comme l’appelle Richard Baldwin, est utile pour comprendre les effets de la nouvelle. Cette dernière mondialisation qui opère depuis les années 1990 n’est plus nourrie essentiellement par la réduction des coûts de transport des marchandises mais par celle des coûts de transfert du savoir-faire et des connaissances. Elle induit de ce fait une force irrépressible en faveur de la re-dispersion des activités industrielles vers les pays à bas salaires. Or cette re-dispersion érode mécaniquement la rente d’agglomération dont bénéficiaient conjointement les entreprises et les travailleurs localisés dans les pays riches. De ce point de vue, une force globale de convergence s’exerce au bénéfice des pays émergents et au détriment des pays anciennement industrialisés. Certains de ces pays riches, peuvent néanmoins échapper à cette dynamique d’appauvrissement relatif, en se positionnant avantageusement au service des grands pays émergents. Ces derniers ont, en effet, de forts besoin d’importations de biens capitaux et de services pour nourrir leur industrialisation et auront tendance, compte tenu des effets de réputation et/ou de coût de coordination, à s’approvisionner à partir d’un nombre limité de sources.

Ainsi dans la mondialisation actuelle, nous avons, très schématiquement, trois nouvelles formes de concurrence qui se jouent entre les pays : une concurrence de type Nord-Sud pour la localisation de certains types d’emplois industriels clairement à l’avantage du Sud, une concurrence de type Nord-Nord pour la localisation des grands centres métropolitains de services, d’innovation et d’éducation, et une concurrence de type Sud-Sud pour l’attractivité de grandes étapes de production des chaines d’activités mondiales. Face à ces nouvelles concurrences, un pays donné, affecté par son ouverture internationale de manière complexe, peut se retrouver en position de perdant net. Cette dynamique complexe des effets de la mondialisation est encore mal appréhendée par la théorie économique et son impact net, pour un pays donné, est très difficile à prédire ou à mesurer. Pourtant, c’est bien cette complexité qui permet de comprendre pourquoi, en pratique, émergent, dans tous les pays, une telle variété d’actions nouvelles en matière de politiques de compétitivité.

Il est important alors de discuter quelles actions semblent les plus appropriées pour quels pays. Que peut-on attendre de politiques qui viseraient à restaurer des barrières protectionnistes sur les flux de biens et services ? Les pays européens ont -t-il davantage intérêt à jouer seul ou en équipe dans la nouvelle concurrence internationale ? Les pays doivent-il chercher à faciliter ou au contraire à entraver le déploiement des réseaux mondiaux de production des grandes entreprises multinationales ? Comment peut-on même concevoir une politique de compétitivité nationale lorsque des intérêts individuels au sein d’une même Nation sont impactés de manière si radicalement opposée par la mondialisation ? 

Pour en savoir plus : « La compétitivité des pays », Flora Bellone et Raphael Chiappini, La Découverte, Collection Repère 2016.

Ce billet a été publié sur le blog des Jéco le 8 novembre 2017