Les chocs de santé affectent-ils la stabilité des traits de personnalité ?

Les différences de personnalité, notamment le contrôle perçu par les individus sur les évènements de leur vie, expliquent en partie pour quelles raisons tous les individus n’ont pas les mêmes comportements en matière de santé. Un « choc de santé » peut-il modifier cette perception du contrôle sur les événements ? C’est ce que confirme une étude récente, dont cette note retrace les principaux résultats.

Par Antoine Marsaudon, Hospinnomics (PSE –  École d’Économie de Paris, Assistance Publique Hôpitaux de Paris – AP-HP) et Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Introduction :

Pourquoi certains individus sont-ils plus enclins que d’autres à investir dans des comportements de santé sains ? Ceci est dû, en partie, à des différences de personnalité. Un facteur déterminant semble être le Locus de Contrôle (LOC), à savoir la perception, par l’individu, d’avoir un certain contrôle sur les évènements de sa vie[1]. On distingue traditionnellement deux types d’individus : ceux qui considèrent que leurs performances dépendent d’eux-mêmes (LOC "interne") et ceux qui, à l’inverse, considèrent qu’elles sont déterminées par des facteurs externes (LOC "externe") (Rotter 1954, 1966).

Un choc de santé (par exemple, une hospitalisation) peut-il modifier cette perception du contrôle sur les événements ? Répondre à cette question permettrait d’une part de contribuer au débat sur l’endogeneité des traits de personnalité et d’autre part de proposer des messages de prévention prenant en compte la diversité des profils. Ceci apparaît d’autant plus important que la plupart des individus vont, un jour, connaître une hospitalisation, que ce soit le fait d’un accident (comme un accident de la circulation, un accident vasculaire cérébral ou une crise cardiaque) ou d’une maladie chronique (cancer, diabète, dépression). 

Quels sont les liens hypothétiques entre choc de santé et perception du contrôle ? ​

Nous souhaitons documenter la magnitude de l’effet d’un choc de santé sur la perception du contrôle, ainsi que statuer sur l’importance respective de deux effets potentiels :

  1. Un choc de santé pourrait accroître la perception de contrôle s’il permet à l’individu de reprendre la main sur les évènements futurs de sa vie. Ainsi, après une hospitalisation, il pourrait éviter l’incidence de nouveau(x) choc(s) en adoptant un régime alimentaire plus sain, en réduisant sa consommation de tabac ou d’alcool, ou encore en pratiquant une activité physique ou sportive ;
  2. Un choc de santé pourrait, à l’inverse, réduire la perception du contrôle si l’individu prend conscience qu’il maitrise moins les événements de sa vie qu’il ne le pensait. Par conséquent, une baisse du LOC pourrait expliquer pourquoi certains individus investissent moins dans leur santé suite à un tel choc. 

Dans les deux cas, nous considérons l’hospitalisation comme une nouvelle information sur l’état de santé de l’individu, dont il peut se servir pour modifier sa perception du contrôle. 

Un choc de santé modifie-t-il la perception du contrôle ? ​

Pour répondre à cette question, nous utilisons des données issues du Panel Socio-économique (SOEP)[2]. Cette base permet de suivre un échantillon de 30 000 personnes (11 000 ménages) représentatif de la population allemande. Les questions posées portent sur la formation, l’emploi, la santé et sur la psychologie du répondant. Par ailleurs, l’exploitation du caractère longitudinal de la base permet de cerner l’évolution des traits de personnalité[3].

Un choc de santé est ici défini par le fait d’avoir eu au moins une hospitalisation au cours de l’année et le LOC est utilisé pour mesurer la perception du contrôle. Ce dernier est mesuré sur une échelle de 1 à 7 points et comprend 10 questions (Rotter, 1954)[4]. La somme des points obtenue caractérise la perception du contrôle : un total de points important (respectivement, faible), indique un locus de contrôle interne (respectivement, externe).

L’effet d’un choc de santé sur la perception du contrôle est mesuré par une stratégie économétrique de différence-en-différences. Le principe de la méthode est de comparer la différence du LOC entre les individus subissant un choc (groupe de traitement) aux individus ne subissant pas de choc (groupe de contrôle) avant et après l’apparition d’un tel choc. Ceci permet d’éliminer les variables fixes et temporelles à l’aide de deux différences successives. La première différence permet d’éliminer les caractéristiques individuelles invariables (comme le niveau d’éducation ou le sexe) pour chacun des deux groupes. La seconde élimine les effets temporels communs (comme par exemple l’exposition à des campagnes de santé) entre les deux groupes. Cette stratégie permet théoriquement d’identifier l’effet causal de l’hospitalisation sur le locus de contrôle sous l’hypothèse que les LOC dans chacun des groupes auraient évolué de manière identique en l’absence de ce choc de santé (hypothèse de trend commun). 

Après neutralisation des effets associés à l’âge, au revenu, au lieu de résidence, au statut marital, professionnel et assuranciel, au nombre d’hospitalisation, à la durée d’hospitalisation, et au niveau de santé auto-déclaré, nos résultats montrent qu’une personne ayant subi une hospitalisation réduit légèrement, mais significativement, sa perception du contrôle. Cette baisse est principalement présente pour les individus ayant, avant le choc de santé, un LOC plus élevé (les hommes et les personnes les plus éduquées). Ainsi, nos résultats montrent que la perception du contrôle est relativement stable, mais qu’elle peut être négativement affectée par un choc de santé. Ces résultat sont robustes : ils restent inchangés à un modèle à effets fixes individuels, à une combinaison d’un score de propension avec appariement exact sur le LOC avant l’apparition du choc, ainsi qu’en contrôlant pour d’autres chocs (divorce, décès du père, de la mère, du partenaire ou encore le chômage). 

La perception du contrôle est-elle un trait de personnalité exogène ou endogène ?​

La littérature en psychologie sociale de la santé et quelques articles récents en économie comportementale montrent que les traits de personnalité varient sensiblement avec l’âge (notamment après l’adolescence et après la retraite)[5]. S’agissant de l’impact d’un choc (de santé ou non) sur la perception du contrôle, les résultats font débat. Certains résultats montrent que la perception du contrôle est d’autant plus impactée que l’événement est perçu comme incontrôlable (Hiroto and Seligman, 1975; Goldsmith et al., 1997). Une étude plus récente montre, cependant, qu’en utilisant plusieurs événements de vie très marquants comme le décès du conjoint ou le fait d’être sévèrement blessé ne sont pas significativement associés à une modification du locus de contrôle (Cobb-Clark and Schurer, 2013). Une autre étude a montré qu'un autre indicateur de personnalité, l’indice Big-Five[6], était relativement stable et qu’il n’était pas dépendant d’événements de vie importants, comme le chômage ou le décès d’un enfant (Cobb-Clark and Schurer, 2012). Ces résultats ne sont cependant valables que pour la période considérée dans l’étude, à savoir quatre ans. D’autres études sont alors nécessaires pour s’assurer de l’endogenéité potentielle de la perception du contrôle.

Conclusion : ​

L’une des limites de cette étude réside dans la difficulté de généraliser ces résultats à d’autres pays. La perception du contrôle étant liée à la culture du pays, à ses normes et à ses valeurs (Mueller and Thomas, 2001 ; Spector et al., 2002), il est probable qu’une partie des résultats ne s’applique qu’au pays étudié, ici l’Allemagne. Par ailleurs, l’impossibilité de contrôler pour les pratiques religieuses ou pour l’aversion au risque peut aussi limiter nos résultats. Ces variables étant très probablement corrélées à la fois à la perception du contrôle et à la probabilité d’avoir un choc de santé, il est probable que nos résultats souffrent d’endogeneité par variables omises. 

Malgré ces limites, nos résultats permettent d’alimenter le débat sur l’endogeneité potentielle des traits de personnalité en indiquant qu’ils peuvent varier suite à l’apparition d’un choc de santé. Ceci est cohérent avec les résultats trouvés dans la littérature récente portant sur l’endogénéité des préférences individuelles. Par exemple, les individus deviennent plus averses au risque s’ils ont subi un choc de santé (Malmendier and Nagel, 2011; Bogan, Just, Wansink, 2012; Gloede, Menkhoff, Waibel, 2015; Chuang and Schechter, 2015; Decker and Schmitz, 2016; Pogrebna, Oswald, Haig, 2018). Ainsi, les préférences individuelles et les traits de personnalité ne seraient pas complètement exogènes et stables. Ce résultat pourrait participer à définir de nouvelles recommandations de prévention, en proposant par exemple, d’accompagner une hospitalisation d’un message rappelant les bénéfices de la participation active du patient à son traitement (patient-empowerment).

De manière plus générale, si l’on admet que les individus ont des traits de personnalité non stables, se pose la question de savoir sur lesquels doivent se focaliser les politiques publiques. En d’autres termes, jusqu’où la personnalisation des messages de santé publique doit-elle aller ? La réponse à ces questions devra faire l’objet de recherches plus poussées. 

Notes :

[1] Cette représentation que se font les individus du lien existant entre leurs comportements et leur réussite a des conséquences directes et indirectes (en impactant des facteurs qui influencent la santé (comme le revenu et le niveau d’éducation)) sur leur santé. Le lecteur peut se référer aux papiers suivants : Chiteji, 2010 ; Makarem et al., 2014 ou Cobb-Clark et al., 2014 pour les facteurs ayant un impact direct sur la santé et à Baron and Cobb-Clark, 2010 ; Ozen Kutanis et al., 2011 ou McGee, 2015 pour les facteurs indirects.

[2] Pour plus d’information sur la construction et le financement de cette base, le lecteur peut se référer au papier de Wagner et al., 2007 ou visiter le site internet de la base :  http://soep.readthedocs.io/en/latest/overview/sample.html

[3] Pour un état des lieux complet des liens entre traits de personnalité et économie, le lecteur peut se référer à la section 8 du Personality Psychology and Economic Handbook (Almlund et al., 2011). 

[4] Par exemple, les individus doivent dire à quel point il sont d’accord avec la phrase suivante: « Le succès demande beaucoup de travail ». Un score proche de 1 indique qu’ils ne sont absolument pas d’accord, un score proche de 7 indique qu’ils sont complètement d’accord. 

[5]Voir notamment Terracina et al., 2006 et Roberts et DelVecchio, 2000. 

[6] Les big five sont cinq traits centraux de la personnalité : l’ouverture d’esprit, l’extraversion, la sociabilité, la stabilité émotionnelle et le fait d’être consciencieux (Goldberg, 1981 ; Costa et McCrae, 1992). 

 

Bibliographie sélective : 

Almlund, M., Duckworth, A. L., Heckman, J., & Kautz, T. (2011). Personality psychology and economics. In Handbook of the Economics of Education (Vol. 4, pp. 1-181). Elsevier.

Baron, J., & Cobb-Clark, D. (2010). Are young people's educational outcomes linked to their sense of control?

Bogan, V. L., Just, D. R., & Wansink, B. (2013). Do psychological shocks affect financial risk taking behavior? A study of US veterans. Contemporary Economic Policy31(3), 457-467.

Chiteji, N. (2010). Time preference, noncognitive skills and well being across the life course: do noncognitive skills encourage healthy behavior?. American Economic Review100(2), 200-204.

Chuang, Y., & Schechter, L. (2015). Stability of experimental and survey measures of risk, time, and social preferences: A review and some new results. Journal of Development Economics117, 151-170.

Cobb-Clark, D. A., & Schurer, S. (2012). The stability of big-five personality traits. Economics Letters115(1), 11-15.

Cobb‐Clark, D. A., & Schurer, S. (2013). Two economists' musings on the stability of locus of control. The Economic Journal123(570), F358-F400.

Cobb-Clark, D. A., Kassenboehmer, S. C., & Schurer, S. (2014). Healthy habits: The connection between diet, exercise, and locus of control. Journal of Economic Behavior & Organization98, 1-28.

Costa Jr, P. T., & McCrae, R. R. (1992). Four ways five factors are basic. Personality and individual differences13(6), 653-665.

Decker, S., & Schmitz, H. (2016). Health shocks and risk aversion. Journal of health economics50, 156-170.

Gloede, O., Menkhoff, L., & Waibel, H. (2015). Shocks, individual risk attitude, and vulnerability to poverty among rural households in Thailand and Vietnam. World Development71, 54-78.

Goldberg, L. R. (1990). An alternative" description of personality": the big-five factor structure. Journal of personality and social psychology59(6), 1216.

Goldsmith, A. H., Veum, J. R., & Darity Jr, W. (1997). The impact of psychological and human capital on wages. Economic inquiry35(4), 815-829.

Hiroto, D. S., & Seligman, M. E. (1975). Generality of learned helplessness in man. Journal of personality and social psychology31(2), 311.

Makarem, S. C., Smith, M. F., Mudambi, S. M., & Hunt, J. M. (2014). Why people do not always follow the doctor's orders: The role of hope and perceived control. Journal of Consumer Affairs48(3), 457-485.

Malmendier, U., & Nagel, S. (2011). Depression babies: do macroeconomic experiences affect risk taking?. The Quarterly Journal of Economics126(1), 373-416.

McGee, A. D. (2015). How the perception of control influences unemployed job search. ILR Review68(1), 184-211.

Mueller, S. L., & Thomas, A. S. (2001). Culture and entrepreneurial potential: A nine country study of locus of control and innovativeness. Journal of business venturing16(1), 51-75.

Özen Kutanis, R., Mesci, M., & Övdür, Z. (2011). The effects of locus of control on learning performance: A case of an academic organization. Journal of Economic and Social Studies1(2), 113-136.

Pogrebna, G., Oswald, A. J., & Haig, D. (2018). Female babies and risk-aversion: Causal evidence from hospital wards. Journal of health economics58, 10-17.

Roberts, B. W., & DelVecchio, W. F. (2000). The rank-order consistency of personality traits from childhood to old age: a quantitative review of longitudinal studies. Psychological bulletin126(1), 3.

Rotter, J. B. (1954). Social learning and clinical psychology. 

Rotter, J. B. (1966). Generalized expectancies for internal versus external control of reinforcement. Psychological monographs: General and applied80(1), 1.

Spector, P. E., Cooper, C. L., Sanchez, J. I., O'Driscoll, M., Sparks, K., Bernin, P., ... & Miller, K. (2002). Locus of control and well-being at work: how generalizable are western findings?. Academy of Management Journal45(2), 453-466.

Terracciano, A., Costa Jr, P. T., & McCrae, R. R. (2006). Personality plasticity after age 30. Personality and Social Psychology Bulletin32(8), 999-1009.

Wagner, G., Frick, J., & Schupp, J. (2007). The German Socio-Economic Panel Study (SOEP)-evolution, scope and enhancements.