L’appauvrissement des classes moyennes, un facteur explicatif des crises financières

Par Rémi Bazillier (Professeur, CES-CNRS, Université de Paris 1), Jérôme Héricourt (Professeur, Université de Lille, CNRS, IESEG School of Management, UMR 9221 – LEM) et Samuel Ligonnière (Maître de Conférences, BETA-CNRS, Université de Strasbourg)

Comme l’a rappelé la crise des subprimes, le crédit aux ménages apparaît comme l’élément moteur des crises financières. A cet égard, différents courants de la recherche universitaire en économie mettent en avant les inégalités de revenus comme déterminant de l’endettement des ménages, soulignant chacun un lien de causalité particulier. Parmi les principaux mécanismes à l’œuvre :

  • Côté offre, les ménages les plus aisés, enrichis davantage encore par la hausse des inégalités de revenu, cherchent à valoriser leur surcroît d’épargne en la prêtant aux ménages des classes moyennes et modestes (voir Kumhof, Rancière et Winant, 2015[1]);
  • Côté demande, les approches de la consommation et du revenu relatifs soulignent à la suite de Duesenberry (1949)[2] que la hausse de la consommation des ménages les plus riches pousse les autres ménages à faire de même, par effet de mimétisme.

Dans un article paru dans le numéro 132 (février 2021) de la European Economic Review,[3] nous proposons d’étudier l’existence d’une telle relation de causalité entre les inégalités de revenu et le comportement d’endettement des ménages, à partir d’une base de données constituée de 30 pays développés sur la période 1970-2017. Nos résultats confirment tout d’abord l’existence d’un lien causal entre les inégalités de revenus et le crédit aux ménages dans les pays développés, mettant ainsi en évidence l’existence d’une chaîne de causalité « inégalités-crédit-crise » : une hausse des inégalités de revenus au sein d’un pays va conduire à un accroissement du crédit aux ménages, entraînant à son tour à une augmentation de la probabilité d’occurrence d’une crise financière.  Plus précisément, une hausse d’un écart-type de l’indice de Gini (environ deux points sur une échelle de 1 à 100) engendre une hausse de 5 à 8 points de pourcentage du ratio du crédit aux ménages rapporté au PIB. Si les inégalités sont mesurées à travers la part des 10% les plus riches dans l’économie, un accroissement d’une écart-type (ici, 1,4 points de pourcentage) induit là encore une hausse de 5 à 10 points de pourcentage de ce ratio de crédit. Ces effets sont loin d’être négligeables : pour nos 30 pays étudiés entre 1970 et 2017, les inégalités de revenus expliquent ainsi entre 9% et 18,5% de la valeur du ratio moyen du crédit aux ménages rapporté au PIB et cette dynamique des inégalités explique en moyenne entre 18,7% et 38,6% de l’augmentation de ce ratio d’endettement. Ainsi, la lutte préventive contre les crises financières passe ainsi par une batterie d’instruments macroprudentiels, mais aussi par des politiques redistributives visant à réduire les inégalités de revenus.

Par ailleurs, nous nous intéressons également au rôle de la structure des inégalités de revenus dans cet impact causal des inégalités sur le crédit aux ménages. Les rares études sur le sujet s’intéressent en effet exclusivement à des indicateurs moyens d’inégalités de revenu, comme l’indice de Gini, ou à la part de la richesse détenue par les revenus les plus élevés, ignorant le reste de la distribution. Dans notre étude, nous nous intéressons de près à cette dernière, et dissocions explicitement les classes moyennes et les classes populaires. Nous comparons ainsi les conséquences de l’appauvrissement relatif des classes moyennes et celui des classes populaires. Nous montrons ainsi que l’impact sur le crédit aux ménages est 1,5 à 1,8 fois plus fort lorsque la hausse des inégalités est induite par une perte de revenus des classes moyennes au profit des plus aisés, comparativement à un appauvrissement de même ampleur touchant les classes populaires. Les mécanismes déjà mentionnés plus haut peuvent à nouveau être mobilisés pour expliquer ce phénomène :

  • Un choc négatif de revenu entraîne une désépargne (c’est-à-dire une hausse de l’endettement net) d’ampleur différente selon les deux types de population. La propension marginale à épargner est plus élevée pour les classes moyennes que pour les classes populaires. Aussi, face à un appauvrissement permanent, les classes moyennes sont incitées à davantage s’endetter que les classes populaires.
  • Les classes moyennes sont, par définition, plus haut dans l’échelle des revenus et de consommation que les classes populaires. En cas d’appauvrissement, les classes moyennes ont un niveau de consommation plus élevé à maintenir. De même, on peut arguer que les classes les plus aisées jouent davantage le rôle de groupe de référence (pour les habitudes de consommation) pour les classes moyennes que pour les plus pauvres.

Enfin, ces deux résultats concernant l’impact causal du niveau et de la structure des inégalités sur le crédit aux ménages ont pu être identifiés grâce à plusieurs variables permettant d’isoler des chocs sur les inégalités de revenus complètement indépendants des dynamiques de crédit. Cette dernière contribution de notre recherche, cette fois davantage méthodologique, s’appuie sur deux types de variables dites instrumentales. Il s’agit d’une part du nombre de ratifications de conventions à l’Organisation Internationale du Travail par les pays membres, et d’autre part, des déterminants de l’ouverture commerciale.

Dans un cas comme dans l’autre, l’idée générale consiste à utiliser des variables représentatives de réformes et de changements structurels affectant le marché du travail et l’ouverture commerciale, en lien étroit avec les inégalités. Concernant le premier instrument, les 189 conventions potentielles touchent aux relations sur le marché du travail, influençant ainsi les inégalités salariales, et donc les inégalités de revenus. L’agenda de ratifications de conventions est un agenda politique international, donc globalement indépendant des conditions nationales. Dans un second temps, nous utilisons également les dotations de facteurs de production comme variables instrumentales, à savoir la part du travail relative au capital, la part des terres agraires dans le territoire et un indicateur de capital humain

Ces diverses stratégies d’identification nous permettent ainsi d’identifier la causalité reliant les inégalités de revenu au crédit aux ménages, et de montrer le rôle spécifique joué par l’appauvrissement relatif des classes moyennes en la matière. Ce faisant, nos résultats soulignent l’urgence de politiques redistributives, en particulier orientées vers les classes moyennes, afin d’éviter des phénomènes de surendettement et de bulles de crédit.

 

[1] Kumhof, M. , Ranciere, R. , Winant, P. , 2015. Inequality, leverage and crises: The case of endogenous default. American Economic Review 105 (3), 1217–1245.

[2] Duesenberry, J.S , 1949. Income Saving and the Theory of Consumer Behavior. Harvard University Press., Cambridge, MA .

[3] Bazillier, R. , Hericourt, J., Ligonnière, S., 2021. Structure of income inequality and household leverage: Cross-country causal evidence. European Economic Review, 132 : https://doi.org/10.1016/j.euroecorev.2020.103629