La dette publique française est-elle soutenable ?

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Alain Trannoy,
Ecole d’économie d’Aix-Marseille, EHESS et Association française de sciences économiques (AFSE)

On l’oublie un peu vite, mais lors de l’élection présidentielle de 2012, l’enjeu de la soutenabilité de la dette publique était beaucoup plus prégnant qu’aujourd’hui. La crise des dettes publiques européennes battait son plein, avec la faillite de l’Etat grec. Cinq ans plus tard, la politique d’assouplissement quantitatif pratiquée par la Banque centrale européenne (BCE) sous l’autorité de Mario Draghi a fait merveille. En rachetant massivement des titres de dette publique aux banques européennes, elle a contribué à diminuer considérablement la charge de la dette. Selon la Cour des Comptes, 40 % de la réduction du déficit public sous le quinquennat Hollande ont été obtenus à travers une réduction du taux d’intérêt, exigée par les emprunteurs sur la dette française. Le ratio de dette publique « au sens de Maastricht » a même baissé au troisième trimestre 2016 par rapport au second trimestre et s’établit à 97,6 % du PIB de la France. Le danger d’un étouffement des finances publiques et de la croissance sous le poids de la dette est-il définitivement écarté pour autant ?

La soutenabilité de la dette publique française est déterminée par l’évolution respective de trois taux : le taux d’intérêt, le taux de croissance et le taux d’inflation. Ils ne sont pas indépendants les uns des autres, ou plus précisément, le taux d’inflation et le taux de croissance ont un impact sur le taux d’intérêt. Si l’anticipation d’inflation remonte, elle va se répercuter dans les taux d’intérêt. De même une croissance forte ou un regain de croissance potentielle de l’économie vont diminuer la prime de risque, le spread, l’écart des taux d’intérêt avec les taux d’intérêt consentis à l’Allemagne. En définitive, la soutenabilité est vraiment déterminée par l’évolution de la croissance du PIB français. Dans le ratio dette sur PIB, c’est en définitive - dans le cas français - l’évolution du dénominateur qui pose problème.

La presse et les médias ont trop peu communiqué sur un fait majeur. En 2015 et 2016 la croissance française aurait été identique à celle de l’Allemagne 1,6 % et 1,9 % respectivement, nonobstant la contribution du commerce extérieur. Elle a été négative ces deux année-là -0,3 % en 2015 et -0, 8% en 2016. Le mois de janvier 2017 confirme la tendance avec un déficit commercial de 7 milliards d’€. En d’autres termes, la demande adressée à la France a évolué de la même façon que celle adressée à l’Allemagne mais l’appareil productif français a été incapable d’y répondre. Le déficit d’offre pointé au début de ce quinquennat n’a pas été résorbé. Là réside le grand échec de ce quinquennat. Malgré le pacte de responsabilité et le CICE, qui représentent un allègement du coût du travail de 7 % jusqu’à 2,5 SMIC en 2017, malgré la montée en puissance de la Banque Publique d’Investissement (BPI) et la restauration des marges des entreprises, le déficit structurel d’offre de l’appareil productif français reste béant. Le malade est peut-être en meilleure santé mais il ne court pas plus vite.

Certains dans la campagne présidentielle actuelle s’appuient sur cet échec pour tourner le dos à la politique de l’offre et jeter le bébé avec l’eau du bain. A cet égard, il ne faut pas confondre deux diagnostics.  D’une part, un déficit d’investissement public et privé en Europe dans sa globalité et en particulier dans ce nouveau pays mercantiliste qu’est devenue l’Allemagne, diagnostic que nous partageons. D’autre part, le problème particulier de la France dans la zone Euro qui réside dans une insuffisance et une inadaptation de notre appareil productif. Ce problème est à résoudre par les dirigeants français, et par eux seuls. En matière d’économie, le sujet clé devrait être pour cette présidentielle la façon dont les candidats articulent leur programme pour remédier à cette faiblesse structurelle. Sans un succès dans cette reconquête productive, il est vain d’espérer réduire le chômage de manière massive et toute politique de relance de la demande en France à grande échelle sera vouée à l’échec, ne servant qu’à remplir le carnet de commande de nos concurrents. Par ailleurs, la sortie de la zone Euro et de l’Union Européenne ne constitue qu’un d’aveu d’échec et actera un déclassement économique et politique du pays. Pour ceux qui pensent que notre avenir se joue en Europe, encore faut-il apporter une réponse structurée qui tienne compte des échecs répétés des tentatives précédentes pour redresser notre économie.

L’un des enseignements du quinquennat qui s’achève est la faiblesse d’une stratégie visant uniquement à abaisser le coût du travail. Bien que nécessaire et nécessitant d’être consolidée, il faut s’intéresser aux autres freins et leviers, de manière à renouveler l’offre. L’effort en recherche et développement est l’une des clés de la réussite. Si nos produits sont chers – et ils continueront à l’être au regard de très nombreux pays, quoique nous fassions – leur prix doit être compensé par le caractère innovant de leur conception, positionnement mais aussi design, marketing, etc. C’est ce qu’ont compris les innovateurs de la Silicon Valley, qui faut-il le rappeler, ont suivi des formations dans des universités réputées. Les universités constituent la matrice de la connaissance.  La France ne pourra retrouver une position enviable dans la compétition internationale si nos universités ne regagnent pas en attractivité. Force de constater que leur en donner les moyens au sens large ne semble pas aujourd’hui une priorité dans cette campagne. C’est une erreur majeure de diagnostic lourde d’échecs pour le futur.