La cliométrie, un défi à la mesure du temps !

Par Claude Diebolt, Directeur de Recherche CNRS (BETA-CNRS, Université de Strasbourg), ancien Président de l’AFSE.

    Imaginez que l’Homme apparaît sur terre à minuit et 24 heures se sont écoulées jusqu’à aujourd’hui !

   A 0h00 il évolue dans une économie de prédation, divisée en groupes de chasseurs-cueilleurs utilisant les ressources disponibles sans même véritablement les maîtriser.

   Peu avant 22h00, la domestication du feu est enfin une réalité. Elle marque, à l’évidence, un tournant dans la préhistoire.

   Vers 23h56, la révolution néolithique lance la transition vers une société agricole et sédentaire.

   Puis, curieusement, tout s’accélère !

   Il est presque 23h59 lorsqu’un basculement majeur de l’histoire, la Révolution Industrielle, marque la transition d’une société agricole et artisanale vers une société commerciale et industrielle. Cette mutation profonde est bien sûr décalée dans le temps et dans l’espace, selon les régions et les pays considérés.

   A l’image de la première seconde pour l’astrophysicien voir bien moins que cela, comprendre et expliquer la flèche du temps, la dernière minute de l’histoire de l’humanité (toujours en cours bien évidemment) est dès lors un défi majeur pour nous économistes de l’histoire, un défi majeur pour la cliométrie d’hier, d’aujourd’hui et sans doute celle de demain encore !

   Bloqués dans le présent, nous visons à retourner dans le passé (sans chercher à le modifier, ni le réparer bien sûr), pour avancer dans notre interprétation du ou des futurs possibles.

   Pourquoi après des milliers d’années de stagnation, un certain nombre de régions du globe ont-t-elles connu un accroissement sans précédent, tant dans son ampleur que dans sa rapidité, de la production et des richesses accumulées ? Pour quelles raisons seules certaines régions ce sont développées ; pourquoi le Bangladesh ne connaît-il pas le niveau de développement des Etats-Unis par exemple ? Pourquoi le taux de croissance de la population va-t-il soudainement décliner ? Qu’est ce qui a conduit à la Révolution Industrielle ? Cette Révolution était-elle inévitable ? Pourquoi l’Europe et pas la Chine ? Pourquoi l’Angleterre ? Le résultat du hasard, de la peste noire, de la religion (les monastères, les jésuites), de personnalités intellectuelles et scientifiques majeures qui changent la donne (Luther, Newton, Smith, Darwin), de changements radicaux dans les valeurs, les croyances et les préférences. La rencontre de motivations et d’incitations, la rencontre d’aptitudes et d’attitudes (face à la Nature et face aux autres) ? Qui de la poule ou de l’œuf ? Quel rôle faut-il attribuer à la surexploitation des ressources naturelles, à l’innovation technologique et l’accumulation du capital, aux réseaux commerciaux, aux institutions et à l’organisation des marchés, aux idées, à la violence, etc. ? Quels facteurs ont engendré la Grande Divergence des niveaux de vie, les inégalités à travers le monde au cours des 250 dernières années ? Une croissance économique masculine hier, surpassée par une croissance économique plus féminine demain (dans les faits comme dans les statistiques) ?

   La cliométrie et tout particulièrement la cliométrie de la croissance et des cycles économiques cherche précisément à comprendre et à expliquer les ordres (le temps de l’économie, comme celui de l’humanité a une origine et une direction avec un événement fondateur qui l’unifie, l’avènement de l’ère chrétienne étant en l’espèce un bon candidat) et les désordres de l’activité économique, les mécanismes et les déterminants sous-jacents au processus de développement ayant permis aux économies de passer d’une longue période de stagnation à un état de croissance économique soutenue… jusqu’aux hypothèses de stagnation séculaire (de la croissance), caractéristique de ce début de 21ème siècle.

   Littéralement mesure de l’histoire, la cliométrie symbolise la projection quantitative des sciences sociales dans le passé (pour une définition de la cliométrie, cf. Diebolt, 2016 : https://link.springer.com/article/10.1007%2Fs11698-015-0136-z)

Il s’agit :

  1. de faire de l’histoire économique avec de la théorie (économique notamment ; certes, il n’y a pas d’histoire sans date, sans codage chronologique, mais il n’y a pas d’histoire non plus sans théorie), liant ainsi le fait avec le fait stylisé. La cliométrie est une réflexion sur le temps, un temps construit. A chaque objet historique sa périodisation spécifique. Le temps est partie intégrante de nos questionnements, des archives et des faits. A l’image de Braudel, je distinguerai ici le temps court (l’histoire des héros, une histoire presque hors du temps), le temps intermédiaire (l’histoire des masses, l’histoire économique et sociale, celle des conjoncture et des cycles) et le temps long (cette histoire que dépasse celle de l’homme, une histoire spatio-temporelle) des changements de civilisations, des guerres, des dynasties, des empires coloniaux, des Etats, des crises démographiques et autres changements climatiques ou révolutions majeures…,

  2. de produire, à l’image du Zeitgeist actuel des humanités numériques, de nouvelles informations qualitatives et quantitatives (cf. Diebolt et Haupert, 2019 : https://www.cliometrie.org/images/wp/AFC_WP_08_2019.pdf), et ainsi de lier la mesure du temps au temps de la mesure (un travail d’archive est une entreprise d’une grande humilité, vous savez avec certitude quand vos fouilles démarrent, vous ne savez jamais quand elles vont s’achever),

  3. de mettre en œuvre les outils scientifiques, mathématiques et statistiques de pointe. Le quantitatif est présent dans toutes les approches, mais sans doute de manière plus implicite qu’explicite. Certes, les méthodes quantitatives sont, depuis toujours, la particularité intrinsèque des recherches notamment françaises en sciences humaines et sociales, mais leur utilisation a été pour l’essentiel, en dehors de l’économie, secrète et subliminale. Puisque beaucoup de questions qui reposent sur des dimensions quantitatives sont déguisées par des mots, la quantification n’est pas apparente. J’illustre régulièrement cette proposition en défiant mes étudiants à choisir une page au hasard d’un de leur livre préféré d’économie, d’histoire, de sociologie etc. et leur demande de déterminer si vraiment la quantification est implicitement présente dans ce qu’ils viennent de lire. C’est effectivement très souvent le cas. C’est dès lors une perte de temps que de se disputer pour savoir si vraiment il faut favoriser la quantification en sciences humaines et sociales, aussi parce qu’il n’est, à l’évidence, pas possible (ni nécessaire d’ailleurs) d’exorciser ce soi-disant démon ! Au niveau international cette question me parait d’ailleurs tranchée depuis longtemps. La véritable question à poser est finalement toute autre : comment employer la quantification au meilleur avantage ? (Diebolt, 2001 : https://www.cliometrie.org/l-afc).

  4. d’employer avec perspicacité la méthode contrefactuelle : que ce serait-il passé si… Une réflexion sur la nature des relations de causalité en science et en sciences humaines et sociales. Une recherche sur les forces en présence !,

  5. de tuer les mythes (reformuler des savoirs qui se sont imposés comme légitimes et qui finalement ne le sont peut-être pas vraiment). Voir par exemple la notion de dépendance au sentier : comment des particularités historiques, justifiées à une époque peuvent-elles perdurer dans les temps ou dans l’espace.

   L’attribution du Prix Nobel d’économie à Robert Fogel et Douglass North, en 1993, pour avoir renouvelé la recherche en histoire économique par l’application de la théorie économique et des méthodes quantitatives aux changements économiques et institutionnels a indiscutablement consacré l’avènement de la discipline cliométrique.

   Le Handbook of Cliometrics (dont la seconde édition de 1768 pages est à paraître : https://www.springer.com/fr/book/9783030001803 ; voici le lien pour un libre accès aux chapitres : https://link.springer.com/referencework/10.1007/978-3-642-40458-0), et une revue, Cliometrica (https://www.springer.com/economics/economic+theory/journal/11698) sont aujourd’hui deux autres exemples significatifs d’une recherche tout à la fois dynamique et néanmoins ancrée dans une longue tradition… un nouveau voyage dans le temps et dans l’espace de l’histoire économique.

   En guise de conclusion, si ce n’est d’invitation à la discussion, je dirais que l’analyse des temporalités en économie ou en histoire économique s’apparente finalement, de manière imagée, à l’explication de lézardes dans un vieux mur. Ces dernières apparaissent comme l’effet de plusieurs facteurs : la solidité variable des briques et du ciment en différents endroits, les changements dans l’humidité, le sol même qui se trouve au-dessous du mur. Ensemble, ces facteurs produisent une pression qui interagit durant des années, d’une telle complexité qu’il serait impossible, même en prenant les mesures les plus précises et en utilisant des ordinateurs très performants, de pouvoir observer un autre mur et de dire : des lézardes de telle ou telle dimension vont apparaître précisément ici, ici et ici, aux dates suivantes etc… Cependant, là où les lézardes apparaissent, elles présentent une tendance à s’étendre les unes vers les autres, à former des réseaux caractéristiques et des types spécifiques de jonction. La place, la grandeur et la date d’apparition des lézardes (leurs aspects quantitatifs) échappent au calcul, mais leur trajectoire de croissance et la topologie de leur jonction (les aspects qualitatifs) réapparaissent toujours de façon identique. Mais tout cela n’est finalement que le début d’un vaste programme de recherche à peine esquissé !

 

Strasbourg, le 26 août 2019.

Claude Diebolt

Directeur de Recherche au CNRS

cdiebolt@unistra.fr

 

https://images.springer.com/sgw/books/medium/9783030001803.jpgCliometrica