Interactivité en amphi

Thème du billet: 

Agnès Bénassy-Quéré, Professeur d’économie, et Laurent Gensbittel, Ingénieur au Service des Usages Numériques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

L’amphi est poussiéreux, le tableau trop petit, la salle surchauffée, les tables trop étroites, les bancs claquent, le micro siffle, la prof respire à peine, dans un nuage de craie. Depuis presque trois heures elle trace au tableau des graphiques incompréhensibles, encadre des formules, tente de les égayer avec une histoire lue le matin même dans le Financial Times. Peine perdue, les étudiants ont décroché dès le premier quart d’heure : un truc qu’ils n’ont pas compris dans les hypothèses ; un « acquis » des années précédentes pas si bien acquis ; une minute d’inattention au mauvais moment.

Les lecteurs bien connectés de ce billet auront vite fait de proposer aux étudiants de sortir de cet amphi d’un autre âge, de s’installer confortablement sur un canapé, diabolo-grenadine à la main, et de visionner à leur rythme un MOOC – un de ces cours en ligne disponibles à la demande. Pourquoi affronter le froid, la pluie, les transports bondés, pour se retrouver perdu au fond d’un vieil amphi, devant une prof sûre de son fait, sur une autre planète ?

Nous avons fait le pari inverse : il faut s’appuyer sur les nouvelles technologies non pour faire sortir les étudiants de l’amphi, mais au contraire pour les faire participer pleinement à l’événement, dans l’esprit toujours renouvelé du spectacle vivant. Contrairement à une idée reçue, un prof se rend compte assez vite quand son auditoire décroche. Il peut ralentir le débit, répéter, revenir en arrière. Le numérique permet de décupler cette capacité d’adaptation et de tirer le meilleur de « l’expérience amphi ».

Trois dispositifs très simples ont été mis en place pour un amphi de L3 (effectif théorique de 650 étudiants) :

  1. Poser des questions depuis l’amphi : l’université ne disposant pas de micros mobiles et encore moins de personnel pour les faire circuler dans la salle, poser une question en amphi par oral est une opération quasi impossible. Qu’à cela ne tienne, les étudiants posent désormais leurs questions par écrit (et anonymement) au moyen d’un pad accessible sur l’espace pédagogique numérique de l’université. La question arrive en temps réel sur l’écran de l’enseignant qui, soit, répond tout de suite, soit stocke la question pour y répondre plus tard. A l’usage, ce dispositif se révèle en réalité meilleur que des questions orales, pour trois raisons. Premièrement, la question n’interrompt pas le cours : elle arrive silencieusement et l’enseignant choisit le moment où il la lit et y répond. Deuxièmement, le support écrit et anonyme permet aux étudiants les plus timides de se lancer ; il combat une tendance bien française à un enseignement vertical, ex cathedra. La variété des questions est également bien plus grande, les étudiants n’ayant pas crainte de gêner ou d’être ridicules avec des questions peut-être hors sujet. Troisièmement, les questions qui se ressemblent peuvent être groupées. Certaines permettent de revenir sur les cours antérieurs, d’autres font référence à des notions qui seront traitées ultérieurement. Le matériau livré par les étudiants (leurs questions) permet de montrer l’unité du cours, sa progression, et surtout, de dévoiler au fur et à mesure quelles questions nouvelles les notions acquises permettent de traiter. Ceci est particulièrement vrai pour les questions liées à l’actualité : « le modèle que nous venons de voir permet de comprendre un aspect de la crise monétaire dans tel pays mais il nous manque encore un bloc que nous étudierons au prochain chapitre ».
  2. Poser des questions à l’amphi : pour réveiller un amphi alangui ou simplement vérifier régulièrement la compréhension des étudiants, l’enseignant pose une question à la cantonade : « si la Réserve fédérale américaine décide de relever son taux d’intérêt, le dollar va-t-il s’apprécier ou se déprécier ? » Aucune réponse. « Bon, que ceux qui pensent que le dollar va s’apprécier lèvent la main ». Trois bras se lèvent. « Et ceux qui pense qu’il va se déprécier ? ».  Deux bras. « Que ceux qui sont sans opinion lèvent la main ». Un bras. Désespoir de l’enseignant face à cet auditoire amorphe. Désormais, la question est affichée à l’écran et les étudiants pianotent leur réponse (a, b ou c) sur leur téléphone portable. Les SMS sont envoyés sur un numéro gratuit, puis agrégés à l’aide d’un logiciel installé sur le téléphone de réception, lui-même relié à l’ordinateur de l’enseignant. Ce dispositif, naturel pour une génération née un téléphone portable dans la main, permet de surmonter la crainte du ridicule (la réponse de chacun est anonyme) et il y a un côté ludique à voir s’afficher les résultats à l’écran avant que la « bonne » réponse ne soit donnée, expliquée, commentée. Si l’on est encore loin d’un taux de réponse de 100%, la participation est quand même nettement meilleure que par la méthode de la main levée. Ceci a deux effets positifs sur la pédagogie. D'une part, les étudiants assimilent mieux une notion s'ils peuvent la mobiliser très vite pour résoudre un problème eux-mêmes, avant même d'aller en TD. De l’autre, le sondage constitue un indicateur avancé du niveau d’incompréhension du cours, lequel ne sera complètement révélé que lors de l’examen final. L’enseignant peut utiliser cette information pour ralentir, accélérer, répéter, revenir en arrière, informer les chargés de TD, etc. Des développements sont prévus cette année en version wifi, de manière à ce que les étudiants puissent retrouver, sur un espace personnel, l’ensemble des questions à choix multiples posées en amphi ; qu’ils puissent les refaire, être corrigés, mesurer leur progression.
  3. Fusionner tableau et diapos : pour illustrer le cours, le rendre vivant, susciter des questions, valider ou invalider des hypothèses, il est utile de projeter des graphiques sur écran, tirés de l’économie « réelle ». Mais immédiatement se pose un problème pratique redoutable. Dans presque tous les amphis, l’écran de projection est abaissé devant le tableau noir (ou vert), de sorte que le tableau n’est plus visible lorsque l’écran est déroulé. Dès lors, il est difficile de faire l’aller-retour entre le modèle (équation ou raisonnement logique) écrit au tableau et le graphique présenté sur écran. Certains résolvent le problème en préparant à l’avance un diaporama intégrant les formules et les illustrations, et font le cours entièrement sur écran (adieu la craie !). Au niveau de la licence, cependant, il est utile d’écrire les équations lentement devant les étudiants, à leur rythme. La tablette graphique fournit une solution particulièrement adaptée à ces problèmes pratiques. Il suffit de préparer un diaporama avec des illustrations et un grand nombre de pages vides. Ces pages sont remplies en amphi au moyen de la tablette graphique reliée à l’ordinateur : l’enseignant écrit sur la tablette à l’aide d’un stylet, et ce qu’il écrit apparaît en temps réel sur l’écran que voient les étudiants. Le même stylet peut aussi être utilisé pour annoter un graphique. Ce dispositif permet de bien mettre en correspondance les théories et leurs applications. En outre, le fichier peut être enregistré et mis en ligne à la fin du cours, ce qui permet aux étudiants de s’y référer, comme s’ils avaient pris des photos du tableau. Last but not least, l’enseignant ne tourne plus jamais le dos aux étudiants, il ne s’étouffe plus avec la craie, il ne se fatigue plus à monter-descendre tableaux et écrans, son énergie étant désormais entièrement consacrée à la pédagogie.

Ces nouveaux outils convainquent-ils les étudiants à braver les intempéries pour revenir en amphi ? Pas vraiment : le dispositif n'enraye pas la désertion de l'amphi après quelques semaines de cours. Toutefois, ceux qui reviennent estiment (d’après les sondages) que ce dispositif rend le cours plus motivant et leur permet d'apprendre plus efficacement. L’intérêt est partagé côté enseignant, ces innovations permettant de  réveiller un appétit d’enseigner qui inévitablement tend à s’émousser au cours du temps, notamment lorsqu’on répète le même cours pendant plusieurs années d’affilée. De nombreuses variantes sont possibles et chacun développe ses propres stratégies. Alors, n’hésitez pas à partager vos expériences comme nous sur ce blog !