Assurance chômage optimale et comportements en emploi

Dans mes travaux de thèse, réalisés à l’École d’économie de Paris sous la direction de Luc Behaghel, je me suis intéressée aux systèmes d’assurance chômage. Si les dépenses d’assurance chômage ne représentent que 5% des dépenses sociales en France, elles ont cependant fait l’objet d’une abondante littérature économique. Il est par exemple aujourd’hui établi que des allocations chômage plus élevées, ou perçues sur une durée plus longue, accroissent la durée du chômage (Schmieder and Von Wachter, 2016, pour une revue récente). La réflexion autour de l’élaboration de systèmes d’assurance chômage s’élabore autour de l’estimation de réactions comportementales des différents agents sur le marché de travail, afin de déterminer, à l’aide de modèles simples (Baily, 1978 ; Chetty, 2006), si les paramètres des systèmes actuels sont optimaux. Cependant, cette littérature s’est concentrée sur l’étude des comportements des chômeurs, en négligeant celui des employeurs et des travailleurs en emploi. Mes travaux de thèse tentent donc d’élargir cette littérature, en estimant l’effet de différents paramètres de l’assurance chômage sur les comportements de sortie de l’emploi, la structure des contrats et la qualité de l’emploi. Cette thèse bénéficie d’un ancrage fort dans les politiques publiques, puisqu’elle a été réalisée en collaboration avec l’Unédic. Elle s’appuie sur des données administratives françaises, mais vise à dégager des enseignements plus généraux pour l’amélioration des systèmes d’assurance chômage.

Le premier chapitre, intitulé « Generosity versus Duration Trade-Off and the Optimisation Ability of the Unemployed », s’intéresse d’abord à l’organisation des systèmes d’assurance chômage. La plupart des pays ont choisi une organisation publique et obligatoire reposant sur l’argument d’une anti-sélection, ou sélection adverse. Celle-ci est à l’œuvre lorsqu’il existe de l’hétérogénéité dans le niveau de risque des assurés, et que celui-ci n’est pas observable par l’assureur. Les individus les plus risqués vont alors acheter plus d’assurance, jusqu’à parfois aboutir à l’écroulement du marché (Akerlof, 1978 ; Rothschild and Stiglitz, 1976). Ce problème peut notamment être résolu si le gouvernement rend obligatoire la couverture assurantielle pour tous, comme c’est le cas pour l’assurance chômage. Si ce mécanisme a été très tôt démontré théoriquement, les preuves de son existence empirique dans le cadre de l’assurance chômage sont presque inexistantes (à l’exception de Hendren (2017) et Landais et al. (2017))[1]. Ce premier chapitre exploite un dispositif peu commun dans lequel certains chômeurs ont le choix entre deux régimes d’assurance lorsqu’ils subissent une baisse de revenu très importante au moment où ils perdent leur emploi. Observer un tel choix me permet de valider empiriquement la présence de sélection adverse, mesurée par la corrélation positive entre le niveau de risque initial de l’assuré – la durée de chômage prédite – et le choix d’une couverture assurantielle plus complète. Dans un deuxième temps, je m’intéresse aux conséquences de ce choix. Le programme étudié introduit un arbitrage entre le niveau et la durée potentielle des prestations. Alors que ces deux paramètres évoluent dans des sens opposés, il apparaît que l’effet du niveau des allocations l’emporte dans ce contexte. En effet, mes résultats soulignent que la perception d’allocations plus élevées sur une durée plus courte a un effet positif sur la durée du chômage. La contribution principale de ce chapitre est donc de fournir une estimation à la fois de l’aléa moral et de la sélection adverse à l’œuvre sur le marché de l’assurance chômage.

Passant de la question de la désirabilité d’un système d’assurance chômage obligatoire à celle de la quantité d’assurance désirable, les deux chapitres suivants examinent le rôle des employeurs et des travailleurs. Dans le chapitre 2, intitulé « Unemployment Benefits and the Timing of Redundancies: Evidence from Bunching », je montre que les entreprises et les travailleurs réagissent aux incitations créées par l’assurance chômage dans leur décision de licenciement. L’argument repose sur l’identification d’une masse de licenciés économiques ayant une ancienneté juste supérieure au seuil d’un an, à partir duquel les allocations chômage augmentent de façon discontinue. En planifiant le licenciement pour qu’il advienne juste après un an, les salariés bénéficieront d’un taux de remplacement de 5 à 23 points de pourcentage supérieur. J’utilise la méthode dite du bunching, qui établit un lien entre la concentration de travailleurs licenciés immédiatement après le seuil d’ancienneté et la masse manquante de licenciements qui n’ont pas eu lieu juste en dessous du seuil, afin d’obtenir une élasticité de la durée d’emploi par rapport au niveau des allocations chômage. Si le gain en termes d’allocations chômage revient au salarié, la décision de licenciement repose sur l’employeur. L’hypothèse que je soutiens est qu’en reportant la date de licenciement, les entreprises et les travailleurs peuvent extraire une rente de l’assurance chômage et la partager à travers une réduction des risques et des coûts associés au licenciement. Cette réduction des risques et des coûts pour l’entreprise peut prendre la forme d’une probabilité plus faible de recours aux prud’hommes ou de grève par les salariés licenciés, ou bien d’une réputation de l’employeur préservée vis-à-vis des salariés restant dans l’entreprise. Si je n’observe pas directement cette division du surplus, j’effectue une analyse d’hétérogénéité, en m’appuyant sur des données individuelles et d’entreprises, pour étayer le scénario d’une négociation. Les sources de l’hétérogénéité se trouvent dans la variation du niveau des incitations financières ou de la capacité de négociation. Cette analyse fait ressortir que le mécanisme à l’œuvre est un processus de négociation individuelle, dans lequel le niveau d’éducation et l’âge jouent un rôle positif important, même lorsque l’on raisonne au sein d’une entreprise donnée.

Le chapitre 3, « Entitled to Leave: the Impact of Unemployment Insurance Eligibility on Employment Duration and Job Quality », rédigé conjointement avec Clément Brébion (CNAM-CEET) et Simon Briole (J-PAL, PSE), poursuit la réflexion sur l’interaction entre l’assurance chômage et les décisions des entreprises. Dans ce chapitre, nous analysons l’effet de la condition minimale d’affiliation qui impose d’avoir travaillé un minimum de mois dans le passé pour être indemnisé par l’assurance chômage sur les transitions de l’emploi vers le chômage, et du chômage vers l’emploi. Nous mettons en avant un accroissement des transitions de l’emploi vers le chômage ou le non-emploi au niveau du seuil d’éligibilité. Cette réponse microéconomique se traduit, au niveau agrégé, par un ajustement de la durée des contrats à la condition d’éligibilité après la réforme de 2009 en France, qui réduit la durée d’affiliation minimale : le nombre de contrats dont la durée correspond à la nouvelle condition augmente relativement au nombre de contrats dont la durée correspond à l’ancienne condition. Cette évolution se concentre dans certains secteurs au taux de rotation initialement élevé. Elle se concentre également sur les contrats à durée déterminée, qui sont les plus facilement ajustables, et qui constituent la plupart des entrées à l’assurance chômage. Dans un deuxième temps, nous analysons l’impact, sur le marché du travail, du fait de recevoir ou non des prestations. Nous montrons que le fait de recevoir des allocations chômage a une incidence négative importante sur la probabilité d’emploi, jusqu’à 21 mois après avoir atteint le critère d’éligibilité. L’impact sur la qualité de l’emploi – mesurée par le type de contrat, la durée de l’emploi futur, le temps de travail, le salaire, l’adéquation en termes de secteur d’activité – ne semble pas suffisant pour compenser l’effet négatif en matière de taux de retour à l’emploi. Les résultats obtenus sont modestes, voire non significatifs, en adéquation avec la plupart des articles s’intéressant aux liens entre assurance chômage et qualité de l’emploi. Ce chapitre met en lumière l’influence des paramètres de l’assurance chômage sur le comportement des travailleurs et des firmes. Nous allons plus loin en suggérant que cette réponse a une incidence sur la structure des contrats au niveau macroéconomique, affectant ainsi le marché du travail au-delà des seuls bénéficiaires de l’assurance chômage. Cela suggère que cette réforme pourrait être l’un des facteurs d’explication de la tendance récente au raccourcissement des contrats observée en France depuis le début des années 2000.

 

Akerlof, George A. 1978. “The market for “lemons”: Quality uncertainty and the market mechanism.” In Uncertainty in economics. 235–251. Elsevier.

Baily, Martin Neil. 1978. “Some aspects of optimal unemployment insurance.” Journal of Public Economics, 10 (3): 379–402.

Chetty, Raj. 2006. “A general formula for the optimal level of social insurance.” Journal of Public Economics, 90 (10): 1879–1901.

Einav, Liran, Amy Finkelstein, and Mark R Cullen, “Estimating welfare in insurance markets using variation in prices,” The quarterly journal of economics, 2010, 125 (3), 877–921.

Finkelstein, Amy, Nathaniel Hendren, and Mark Shepard, “Subsidizing health insurance for low-income adults: Evidence from Massachusetts,” American Economic Review, 2019, 109 (4), 1530–67.

Hendren, Nathaniel, “Knowledge of future job loss and implications for unemployment insurance,” American Economic Review, 2017, 107 (7), 1778–1823.

Landais, Camille, Arash Nekoei, Peter Nilsson, David Seim, and Johannes Spinnewijn, “Risk- based selection in unemployment insurance: Evidence and implications,” 2017.

Rothschild, Michael and Joseph Stiglitz, “Equilibrium in competitive insurance markets: An essay on the economics of imperfect information,” Quarterly Journal of Economics, 1976, 90 (4), 630–49.

Schmieder, Johannes F, and Till Von Wachter. 2016. “The effects of unemployment insurance benefits: New evidence and interpretation.” Annual Review of Economics, 8: 547–581.

 


[1] Certains marchés, comme celui de l’assurance santé, ont été davantage étudiés (Einav et al., 2010 ; Finkelstein et al., 2019). La difficulté de montrer l’existence d’une sélection dans le cas de l’assurance chômage tient au fait que la plupart des systèmes d’assurance chômage étant depuis toujours mandatés, l’observation de choix d’assurance est impossible.