La science économique face au choc Free

Thème du billet: 

Les économistes n’ont pas toujours peur de se brûler à la chaleur de l’actualité. Lors du Congrès de l’AFSE qui s’est tenu le 22 juin à Rennes, une table-ronde réunissait universitaires et professionnels du secteur pour débattre de la quatrième licence de téléphonie mobile… au moment précis où celle-ci risquait de disparaître. Altice, qui possède les opérateurs SFR et Numéricable, avait en effet confirmé quelques heures plus tôt son offre de rachat de Bouygues Telecom. Le numéro deux du marché aurait alors consolidé sa position en rachetant le numéro quatre. Et en ramenant le nombre d’acteurs sur le florissant marché des mobiles en France de quatre à trois.

Cette quatrième licence a pourtant été l’aboutissement d’un long combat, comme l’a rappelé Joëlle Toledano, professeur à CentraleSupelec et ancien membre de l’ARCEP, l’autorité indépendante de tutelle du secteur. Le premier appel à candidature avait eu lieu… en l’an 2000, lors de l’attribution des licences UMTS – ou 3G (pour troisième génération) comme on dit aujourd’hui. Quatre licences avaient été proposées. Seules deux ont été alors achetées, par Orange et SFR. Bouygues est venu sur ce marché deux ans plus tard. En 2005, le Conseil de la concurrence condamne les trois opérateurs à une lourde amende pour entente (un demi-milliard d’euros). En 2007, un troisième « concours de beauté » échoue. A l’automne 2008, une étude du Trésor fuite dans « Les Echos », indiquant qu’un quatrième opérateur ferait baisser les prix, à la plus grande joie du consommateur. Quand l’économiste Paul Champsaur quitte la tête de l’Arcep fin 2008, il rappelle la nécessité d’ouvrir le marché des mobiles à la concurrence. Un bloc de fréquences sera finalement attribué à Free début 2010, suite à une manœuvre serrée du Premier ministre François Fillon pour contourner les opérateurs en place, qui disposaient de solides relais à l’Elysée et au ministère…

Les économistes ont apporté au moins trois pierres dans le débat sur la quatrième licence. D’abord une pierre financière : combien vaut cette fameuse licence ? Le professeur Jean-Louis Mucchielli avait employé trois méthodes. La comparaison internationale débouche sur 213 millions d’euros. La valeur actualisée nette donne 209 millions. La valeur boursière irait de 212 à 257 millions. La fourchette est étroite. Mais une étude voisine sur le plan méthodologique, réalisée par HSBC sur commande de l’Etat l’élargit de 100 à 350 millions. SFR demande au cabinet MAPP une estimation qui sort à… 408 millions. Allo la base…

Ensuite, une pierre macroéconomique. Quel serait l’impact d’une quatrième licence sur l’emploi ? Bruno Deffains, professeur à Paris II, estime que le choc de concurrence allait détruire 55.000 emplois. Augustin Landier, professeur à Toulouse School of Economics, et David Thesmar, professeur à HEC, expliquent au contraire… qu’il allait créer 60.000 emplois ! Le grand public n’y comprend rien. Il y a pourtant au moins une explication simple de la divergence, sans rentrer dans la technique : Deffains raisonne sur le seul secteur des télécoms. Landier et Thesmar travaillent sur les effets globaux – la baisse de la facture télécoms entraînant un accroissement des dépenses dans les autres secteurs. Lors de la conférence AFSE, personne n’a cité une autre contribution, pourtant intéressante : l’article de Pierre Kopp et Rémy Prud’homme dans la Revue d’économie politique (n°3, mai-juin 2014). Eux ont procédé à une analyse coûts-bénéfices sur l’ensemble des acteurs (producteurs, consommateurs, Etat via les finances publiques). Leur conclusion : « L’impact socio-économique de l’introduction de Free apparaît globalement négatif, pour presque un demi milliard par an ».

Enfin, une pierre microéconomique. A combien commence la concurrence ? Depuis le début de l’histoire de la quatrième licence, la majorité des économistes semblait estimer qu’il fallait non trois mais quatre acteurs dans le secteur du téléphone mobile pour avoir une vraie bataille et de vrais gains d’efficacité. Les résultats semblent leur donner raison : comme cela fut rappelé dans le débat, les prix ont baissé de 40% pour les forfaits en trois ans, le nombre de minutes consommées a monté de 40%. Dans le secteur, le chiffre d’affaires a fondu de 19 milliards d’euros à 14 milliards (-36%) et les effectifs de 142.000 à 122.000 (-20.000, soit -15%). Il y avait donc sans doute une solide rente. Jacques Crémer, de la Toulouse School of Economics, a cité des travaux montrant que dans les pays de l’Union européenne, les prix du mobile baissent peu quand un pays passe de deux à trois opérateurs, davantage en passant de trois à quatre. Il souligne aussi le caractère incomplet des débats. La marge des entreprises ne saurait être un objectif en soi, elle doit dépendre des investissements. Et comment prendre en compte le coût de la duplication des équipements ? Dans leur article, Kopp et Prudhomme critiquaient de leur côté l’obsession de la concurrence dans un secteur mature (peu de nouveaux clients en perspective), à coût d’entrée élevé (constitution d’un réseau), peu innovant (l’innovation est forte en amont et en aval, mais pas ici) et à gros besoin de financement (obsolescence technologique rapide, 3G, 4G, 5G).

Il était presque rafraîchissant d’entendre ensuite les acteurs du secteur raconter la vraie vie, en particulier Maxime Lombardini, le jeune directeur général d’Iliad, maison-mère de Free. Le marché du mobile avant Free ? « Un oligopole sur un marché riche » ; « un maquis tarifaire où l’argent ruisselle », « SFR avait un document de 72 pages pour présenter sa grille tarifaire ». Il y a eu un « lobbying de folie » pour éviter l’entrée d’un quatrième opérateur. Et « le nombre d’opérateurs importe relativement peu ». Ce qui compte, c’est qu’il y ait un acteur disruptif comme Free voulant vraiment se battre pour le consommateur. On dirait du Michel-Edouard Leclerc.

Au bout du compte, qu’ont vraiment apporté les économistes dans la compréhension des enjeux ? Le bilan paraît bien maigre… peut-être parce qu’ils n’ont pas regardé au bon endroit. Ce qu’a tenté de faire Joëlle Toledano dans sa conclusion. Pour elle, si Free  a changé le marché, ce n’est pas en chamboulant la concurrence, mais en introduisant le nouveau business model du secteur induit par la numérisation du téléphone. « En 2009, le trafic data était équivalent à celui généré par la voix. En 2015, il est quinze fois plus élevé ». Autre signe de cette révolution méconnue : depuis 2010, les prix du mobile ont presque autant baissé chez nos voisins, sans Free. Et si les économistes devaient d’abord apprendre à regarder au bon endroit, à écouter les acteurs, à détecter les ruptures ?