Innovation et qualité de l’emploi en Europe : un cercle vertueux ?

Innovation et qualité de l’emploi en Europe : un cercle vertueux ? [1]

Par Mathilde Guergoat-Larivière
Maîtresse de conférences en Sciences Économiques

L’Union Européenne met l’accent à travers sa « stratégie Europe 2020 » sur cinq objectifs majeurs parmi lesquels figurent l’accroissement de l’emploi, l’augmentation de l’innovation via la R&D et la réduction de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Ces objectifs sont présentés comme interdépendants et se renforçant mutuellement. Depuis le début des années 2000, l’Union Européenne défend également un objectif d’amélioration de la qualité des emplois dans un contexte marqué par une progression des emplois dits atypiques (contrats courts, emplois à temps partiels, dispositifs spécifiques dans certains pays tels que les Ein-euro jobs en Allemagne ou les zero-hour contracts au Royaume-Uni…). Au-delà de l’hypothèse d’un lien positif entre l’innovation et la ‘quantité’ des emplois, l’Union Européenne voit donc également l’innovation et la qualité des emplois comme allant de pair. Dans cette optique, une stratégie de croissance fondée sur l’innovation constituerait un moteur en faveur d’emplois de meilleure qualité, qui à leur tour pourraient favoriser le développement d’innovations dans les entreprises. Les preuves empiriques d’un tel lien entre innovation et qualité de l’emploi sont toutefois rares, en particulier au niveau microéconomique.

Un projet européen en cours (Quinne project - Quality of jobs and Innovation generated Employment outcomes) auquel participent neuf institutions de sept pays différents (France, Allemagne, Hongrie, Pays-Bas, Espagne, Suède et Royaume-Uni) permet d’éclairer cette question dans une perspective comparative, en associant une analyse quantitative à partir de données sur l’innovation et l’emploi et une analyse qualitative fondée sur des études de cas.

Le volet quantitatif de ce projet analyse d’abord les liens entre innovation et qualité de l’emploi au niveau macroéconomique en comparant la situation des différents pays de l’UE, puis investit un degré d’analyse plus fin, au niveau des entreprises dans trois pays ayant des profils sensiblement différents en termes d’emploi et d’innovation : la France, l’Allemagne et l’Espagne.

Innovation et qualité de l’emploi : de quoi parle-t-on ?

Il n’est pas simple de proposer une définition unique de ce qu’est l’innovation ou la qualité de l’emploi. Ce projet s’appuie sur une approche multidimensionnelle de ces concepts afin d’en appréhender au mieux leur complexité.

Ainsi la qualité de l’emploi est définie à travers six grandes dimensions que sont les salaires (indicateur par excellence de la qualité de l’emploi en économie) mais aussi les conditions d’emploi (contrats courts ou permanents, temps complet ou partiel…), les conditions de travail (fréquence des accidents, intensité du travail, horaires atypiques…), l’accès à la formation et les compétences, l’égalité hommes-femmes et l’équilibre entre vie familiale et vie professionnelle, et enfin, la représentation collective.

L’innovation est également envisagée dans un sens plus large que dans la plupart des études empiriques et n’est pas vue comme tirée uniquement par la science et la technologie. Elle n’est donc pas réduite aux dépenses de R&D ou aux dépôts de brevets. Cette approche plus large inclut certains indicateurs traditionnels qui peuvent être considérés comme des ‘facilitateurs’ d’innovation (enablers) (dépenses de R&D, diplômé.e.s en sciences et technologies) mais aussi, quand les données le permettent, des indicateurs d’innovation au niveau des entreprises (innovation technologique, c’est-à-dire liée à un nouveau produit ou procédé, mais également organisationnelle[1]) et au niveau des salariés (perception de la mise en œuvre d’innovations).

De l’innovation à la qualité de l’emploi: quels canaux de transmission ?

Plusieurs hypothèses peuvent être faites concernant l’effet de l’innovation sur l’emploi et la qualité de l’emploi. Tout d’abord, le changement technologique a un effet direct et fondamental sur la productivité, qui est à son tour l’un des déterminants majeurs de la qualité de l’emploi. Le second mécanisme qui peut être évoqué est lié à l’impact du changement technologique sur la structure de la production et de l’emploi : l’apparition de nouvelles technologies est en effet susceptible de créer ou de détruire des emplois de plus ou moins bonne qualité (plus ou moins qualifiés notamment), ce qui modifie la qualité de l’emploi agrégée. Enfin, l’adoption de nouvelles technologies ou de nouvelles formes d’organisation du travail peut avoir un effet direct sur les conditions et l’environnement de travail des salariés et donc sur la qualité de leurs emplois.

Les pays les plus innovants ont une meilleure qualité de l’emploi

En utilisant ces approches larges de la qualité de l’emploi et de l’innovation, il apparaît au niveau macroéconomique, en comparaison européenne, que les pays les plus innovants ont une meilleure qualité de l’emploi, tandis qu’inversement, les pays ayant de faibles niveaux d’innovation ont également une qualité de l’emploi plus faible. Deux typologies de pays, l’une fondée sur les indicateurs de qualité de l’emploi et l’autre sur les indicateurs d’innovation[2], permettent ainsi d’observer une forme de corrélation positive au niveau européen.

 

 

Les pays nordiques combinent ainsi de hauts niveaux d’innovation et de qualité de l’emploi, tandis que les pays d’Europe Centrale et Orientale conjuguent de niveaux faibles d’innovation et de qualité de l’emploi. Certains pays s’éloignent toutefois de la diagonale du tableau ci-dessous, en particulier la France qui partage une performance en termes d’innovation proche de celles des pays européens continentaux ou libéraux mais une performance plus faible en termes de qualité de l’emploi, plus proche de celle des pays méditerranéens.

Au-delà de cette corrélation positive entre innovation et qualité de l’emploi qui semble émerger au niveau macroéconomique, qu’observe-t-on à un niveau plus fin, dans les entreprises ? En mobilisant une analyse en différences-de-différences permettant de résoudre divers problèmes d’endogénéité, la suite de l’analyse tente de montrer les effets de différentes formes d’innovation -mesurées au niveau de l’entreprise (innovation de produit, procédé ou organisationnelle) - sur les variations de l’emploi et de sa qualité dans ces mêmes entreprises. Un autre objectif est de vérifier si l’innovation a un effet différencié sur l’emploi et la qualité de l’emploi de différents sous-groupes de travailleurs, en particulier en fonction de leur niveau de qualification.

Des effets positifs sur l’emploi dans les entreprises innovant technologiquement

Dans l’ensemble, les entreprises réalisant des innovations technologiques (de produit et/ou de procédé) connaissent une augmentation de leurs effectifs globaux, comparativement à des entreprises similaires n’ayant pas mis en œuvre d’innovations. Cet effet positif sur l’emploi dans les entreprises innovantes se repère non seulement pour les innovations de produit dans les trois pays étudiés (France, Allemagne, Espagne) mais aussi dans le cas des innovations organisationnelles (en France et en Allemagne) et des innovations de procédé (en France et en Espagne), ce qui est moins attendu, ce dernier type d’innovation étant théoriquement considéré comme réduisant la quantité de travail à mobiliser.

Des effets positifs des innovations de produit sur les salaires et le nombre d’emplois stables mais des effets contrastés des innovations de procédé et des innovations organisationnelles

En termes de qualité de l’emploi (en France et en Allemagne[3]), il apparaît que les innovations de produit entraînent des salaires plus élevés et, dans les entreprises françaises, une augmentation du nombre d’emplois stables, suggérant une forme de partage dans les entreprises des gains liés à l’innovation avec les salariés. Les résultats sont en revanche plus contrastés concernant les innovations de procédé et les innovations organisationnelles. En France, les innovations de procédé ont un effet négatif sur un indicateur synthétique de qualité de l’emploi (incluant des indicateurs sur les contrats permanents, les heures de travail, les salaires horaires et le ratio salarial entre femmes et hommes), tandis que les innovations organisationnelles ont un effet négatif sur les salaires. En Allemagne, les innovations de procédé et organisationnelles accroissent le nombre d’emplois à temps partiel (ce qui peut également être relié à l’encouragement par les pouvoirs publics à l’utilisation du dispositif de chômage partiel pendant la crise) et font également augmenter le nombre d’emplois à bas salaires (entre 450 et 850 euros par mois ou Ein-euro jobs).

Des effets différenciés selon les qualifications des travailleurs

Si l’innovation technologique semble faire augmenter le nombre total d’emplois au niveau de l’entreprise, on observe qu’elle n’a pas les mêmes effets sur tous les travailleurs en fonction de leurs qualifications. Ainsi, les innovations technologiques et organisationnelles sont favorables aux travailleurs les plus qualifiés (leur nombre s’accroît) tandis qu’elles ont des effets non significatifs et parfois négatifs sur le nombre de travailleurs peu qualifiés. L’adoption de nouvelles technologies semble donc plus favorable aux travailleurs qualifiés car elles nécessitent un niveau de compétences plus élevé, validant ainsi l’hypothèse d’un progrès technique biaisé en leur faveur.

D'un point de vue de politique économique, ces résultats confirment l’existence d’un lien positif entre innovation et emploi, au niveau macroéconomique comme au niveau de l’entreprise. Ils révèlent cependant également des effets ambigus de l’innovation sur la qualité de l’emploi et les inégalités par niveau de qualifications. Les objectifs européens en termes de croissance et d’innovation doivent donc bien être complétés et articulés avec des objectifs de formation initiale et continue et d’adaptation des compétences des travailleurs si l’on souhaite que la croissance retrouvée soit véritablement inclusive.

 


[1] Les résultats présentés dans cette note de blog sont issus de documents de travail coécrits avec Christine Erhel et Richard Duhautois et disponibles en ligne : http://bryder.nu/quinne1/node/19

[2] L’innovation de produit consiste en l'introduction d'un bien ou d'un service nouveau ou sensiblement amélioré. L’innovation de procédé est la mise en œuvre d’une méthode de production ou de distribution nouvelle ou sensiblement améliorée. L’innovation organisationnelle consiste à mettre en œuvre une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques, l’organisation du lieu de travail ou les relations extérieures de la firme. Voir : https://www.oecd.org/fr/sites/strategiedelocdepourlinnovation/definirlinnovation.htm

[3] A travers deux classifications ascendantes hiérarchiques sur données de 2012.

[4] La base de données espagnole ne contient malheureusement pas d’indicateurs de qualité de l’emploi.