Gustav Schmoller et les problèmes d’aujourd’hui

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    Le 24 juin 2020 nous célébrons le 182ème anniversaire de la naissance de Gustav Schmoller (24 juin 1838/27 juin 1917).

    Force est de constater, qu’aujourd’hui encore, Schmoller inspire le respect et ceci même si une génération entière d’économistes s’est battue, après la Première Guerre mondiale, pour se détacher de la pensée de ce père fondateur. Les raisons de la rupture sont multiples. Dans les années 1920, il s’agissait de se rattacher aux développements de la théorie économique naissante à un niveau plus international, mais aussi de fonder les travaux en termes de conjoncture sur des bases plus empiriques et, de la sorte, contribuer à une meilleure compréhension des phénomènes économiques, et notamment de l’inflation.

    Cette nouvelle génération, qui perce définitivement avec l’achèvement de la Seconde Guerre mondiale, se développe à partir de 1918. Avec elle, l’économie se décompose progressivement en différentes sous-disciplines et la sociologie prend son autonomie progressive. En même temps, l’approche pluridisciplinaire de Schmoller vole en éclat, et la marche triomphale vers une recherche disciplinaire et sans compromis prend son envol pour aboutir à cette science sociale émiettée que nous connaissons aujourd’hui.

    Mais pourquoi et comment alors justifier l’attention extraordinaire qu’a connue l’œuvre de Gustav Schmoller ? Quelle approche de la science et du politique lui permis, avec autant de brio, de consolider l’équilibre précaire de cette recherche liant économie politique, histoire et sociologie ?

    Fils d’un employé de l’administration de Heilbronn, Schmoller étudie les sciences politiques (Staatswissenschaften) à Tübingen, tout en suivant des cours d’histoire, de philosophie, mais aussi de sciences naturelles et de techniques. Il obtient son doctorat à l’âge de 23 ans et travaille, pour une courte période, dans l’administration des finances du Wurtemberg avant d’accéder au grade de Professeur à Halle (1864-1872), puis à Strasbourg (1872-1882) et enfin à Berlin (1882-1913).

    Schmoller prend rapidement une position centrale au sein de la jeune école historique allemande, notamment au sein des Kathedersozialisten (socialistes de la chaire). Il a été co-fondateur et président du célèbre Verein für Socialpolitik, qui existe encore aujourd’hui. C’est d’ailleurs grâce au Verein qu’il a pu exercer son influence sur la politique économique. Il fut anobli en 1908. Schmoller a également été éditeur de la revue Jahrbuch für Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft im Deutschen Reich, connue plus tard sous la simple appellation de Schmollers Jahrbuch.

    En tant qu’économiste, son œuvre est vaste et éclectique. Au-delà de ses écrits historiques, il fait preuve d’un intérêt manifeste pour les problèmes d’actualité de son temps. Ses travaux sur le commerce allemand et plus particulièrement son livre Die Straßburger Tucher- und Werbezunft (1879)[2] propose un aperçu original à partir duquel il discute la modernisation et la libéralisation de l’artisanat et de l’industrie.

    Son interprétation du mercantilisme, qu’il considère comme le processus de formation des Etats-nations est, aujourd’hui encore, un sujet à discussion. Au 19ème siècle, le thème est plus central que jamais auparavant, notamment en Allemagne où l’on s’interroge avec vigueur sur les méthodes héritées du mercantilisme : engendrent-elles inévitablement, ou non, un recul économique et l’ouragan politique ?

   A l’image de Voltaire, Gustav Schmoller défend la monarchie éclairée, c’est-à-dire un gouvernement où le roi gouverne en vue du bonheur de ses sujets et non comme un tyran. C’est cet idéal qui, à ses yeux, a permis en Prusse de dépasser les particularismes et de fonder un territoire unifié. Pour Schmoller, cette conception de l’Etat devrait aussi permettre de sensiblement minorer les différences entre les classes sociales.

    Célèbre dans l’œuvre de Schmoller restera toutefois le Methodenstreit (débat des méthodes). En effet, Gustav Schmoller s’insurge régulièrement contre l’avancée massive de la méthode de recherche axiomatique et déductive des économistes classiques et néo-classiques.[3] Inutile ici de rappeler que Carl Menger, le fondateur de l’école marginaliste autrichienne, défend une position diamétralement opposée[4], qui progressivement s’imposera pour devenir le leitmotiv de la pensée économique contemporaine.

    Quoi qu’il en soit, les qualités réelles de Gustav Schmoller sont ailleurs. Lorsqu’il s’agit de faire se rencontrer l’économie et l’histoire tout en prenant en considération les changements institutionnels, la sociologie économique de Schmoller reçoit très rapidement le soutien de chercheurs aussi renommés que Joseph Schumpeter.

    Focalisant ses travaux sur l’analyse du changement institutionnel et ses conséquences sur la performance économique, Schmoller délivre finalement une conception de la recherche qui conserve une brûlante actualité. Il considère l’Etat et l’administration comme des entités intégrales de l’économie. Il est un maître dans l’analyse historique comparée des institutions. Tel un précurseur à Douglass North, il insiste avec clairvoyance et sagacité sur l’importance des liens qui unissent les règles juridiques et le marché !

 

Claude Diebolt

Directeur de Recherche au CNRS

 

[1]Je reprends ici le titre d’un article de 1926 de Joseph Schumpeter : "Gustav v. Schmoller und die Probleme von heute", paru dans la revue Schmollers Jahrbuch für Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft im Deutschen Reiche, 50 (1), pp. 337-388.

[2]Cf. Schmoller, G. : Die Strassburger Tucher- und Weberzunft: Urkunden und Darstellung, nebst Regesten und Glossar. Ein Beitrag zur Geschichte der deutschen Weberei und des deutschen Gewerberechts vom XIII. - XVII. Jahrhundert, Trübner, Strassburg, 187

[3]Cf. Schmoller, G. : Über einige Grundfragen der Sozialpolitik und der Volkswirtschaftslehre, Duncker & Humblot, Leipzig, 1904.

[4]Cf. Menger, C. : Die Irrtümer des Historismus in der Deutschen Nationalökonomie, Hölder, Wien, 1884.