Fallait-il faire l’Euro ?

Thème du billet: 

Par Elie Cohen
Directeur de Recherche au CNRS, Professeur à Sciences-Po Paris

La succession des crises depuis 2009, la décennie de croissance perdue dans l’Eurozone, la grande divergence qui s’est creusée entre le Nord et le Sud, l’imposition de la volonté des créanciers aux pays défaillants, la découverte de l’incomplétude institutionnelle de Maastricht, les hésitations et les ratés de la gestion de crise conduisent nombre d’économistes européens à affirmer que si c’était à refaire …. Il ne faudrait pas refaire l’Euro. Certes ces mêmes économistes ne songent guère à défaire l’Euro mais à l’épreuve du temps l’Euro n’a pas tenu ses promesses économiques, il n’a pas débouché sur une plus grande solidarité politique et a même contribué, pour certains, à la montée du populisme.

Le scepticisme à l’égard de l’Euro a été largement partagé chez les économistes anglo-saxons car les pays membres ne formaient pas une zone monétaire optimale, l’intégration monétaire loin de favoriser la convergence allait accroitre la polarisation économique, enfin l’absence de fédéralisme budgétaire ne pouvait qu’accroitre l’instabilité. Comme l’écrivait Martin Feldstein dans son texte de Décembre 1997 dans Foreign Affairs, l’Euro ne se fera pas, s’il se fait il se défera et loin d’être un facteur de paix et de prospérité il pourra être vecteur de guerre entre les nations européennes.

Le premier paradoxe que suggère l’analyse de ce constat est que si les économistes anglo-saxons ont eu raison économiquement, ils ont eu tort politiquement, même si l’Euro n’a pas tenu ses promesses, il ne s’est pas défait. Au bord du précipice les Européens ont trouvé les ressources politiques pour sauver l’Euro. A l’inverse les économistes européens ont été favorables à la création de l’Euro car il accélérait l’intégration et favorisait la convergence économique, éliminait les distorsions de change (cf One Market, One Money), incitait aux réformes structurelles et permettait le partage du privilège de seigneuriage avec les Etats Unis. Deuxième paradoxe, si les Européens ont eu tort économiquement car le pari de l’Euro n’a pas été gagnant et que la divergence entre économies s’est accrue, ils ont eu raison politiquement, car l’euro est toujours la, ce qui veut dire qu’on a trouvé chemin faisant des solutions pour éviter le pire : on a abandonné la « no bail out » clause, on a créé des fonds de secours (ESM), la BCE a innové (OMT) et on a inventé l’union bancaire.

Comment rendre compte de ces paradoxes et erreurs symétriques ?

Un Euro mal conçu, mal mis en œuvre mais maintenu.

Après avoir connu les troubles liés à la fin des changes fixes, mené l’expérience des taux variables mais ajustables, les Européens se sont progressivement convaincus que la monnaie unique était indispensable au marché unique. Une deuxième vertu était prêtée à la monnaie unique, celle de limiter le poids du dollar dans les transactions et les réserves de change et de stabiliser le système monétaire international autour de deux grandes devises. Enfin l’Euro avait aux yeux de ses promoteurs une troisième vertu, celle de conduire à la convergence structurelle des économies et des institutions en favorisant les réformes structurelles et l’alignement sur les meilleures pratiques.

Cette approche a été critiquée au nom de l’orthodoxie monétariste allemande qui voyait dans la monnaie unique le couronnement d’une démarche progressive d’intégration passant par les convergences réelles, le développement d’une culture partagée de la stabilité, et les progrès de l’union politique.

Elle l’a été par des économistes britanniques qui, fort de l’expérience du SME, annonçaient que la disparition du risque de change verrait l’émergence concomitante d’un risque de crédit. Nullement convaincus de la nécessité qu’un marché unique soit régi par une monnaie unique, ils proposèrent plusieurs variantes d’une monnaie commune.

Elle l’a été surtout pas les économistes américains qui, avec Krugman, insistaient sur les risques de polarisation et de divergence entre économies liées par un marché unique et une monnaie unique, et avec Feldstein, expliquaient les effets négatifs d’une intégration de pays ne faisant pas partie d’une zone monétaire optimale.

Rappelons sommairement ces arguments :

  1. L’Euro est une construction politique d’essence fédérale mais qui ne s’en donne pas les moyens. L’absence d’un budget fédéral conséquent, et la faible mobilité du facteur travail ne corrigent pas le caractère non-optimal de la zone monétaire,
  2. L’Euro posera un problème de légitimité politique car la BCE ne peut assumer l’impopularité des mesures de rigueur, argument que reprendra par la suite le patron de la Buba. L’Euro aura du mal à fonctionner à cause de la divergence fondamentale entre France et Allemagne,
  3. L’euro ôtera l’incitation à la reforme a cause du faux confort qu’il suscitera. Les faibles taux d’intérêt acquis à tous malgré des taux d’inflation variables contribueront davantage à une mauvaise allocation du capital qu’à un rattrapage vertueux.

A quoi Mundell dans une polémique célèbre opposait les contre-arguments suivants :

  1. L’Euro favorise la synchronisation des cycles, il n’y a pas d’ensemble de pays qui spontanément forment une ZMO, pas même les Etats Unis au moment de leur constitution. 
  2. L’Euro favorise la dynamique des réformes : l’émulation entre pays comparables appartenant à la même zone économique et monétaire devrait donc jouer.
  3. La création de l’Euro suppose une dose de fédéralisme budgétaire et de mobilité du facteur travail.

L’Euro : une affaire politique, l’intendance suivra

Pourtant à Maastricht les décisions finales pour lancer l’Euro sont prises. La genèse de cette décision montre que les arguments économiques ont joué un rôle faible. Sur le moment c’est un triomphe du politique qu’on célèbre.

La France réalise son ambition majeure qui était de mettre un terme à une double asymétrie par rapport au mark et au dollar. Cette ambition française remonte au Général de Gaulle qui n’a cessé de combattre les privilèges du Dollar, et à Mitterrand qui ne pouvait accepter que l’intégration européenne aboutisse à la formation d’une zone Mark. Mais la prouesse de Mitterrand est d’avoir fait céder l’Allemagne sur le Mark sans rien concéder sur l’Union Politique, l’autonomie budgétaire et même sur le modèle social.

L’Allemagne réalise sa réunification en pacifiant l’Europe. Kohl affirme ainsi sa théorie de la double intégration nationale et européenne comme les deux faces d’une même médaille. Au passage il obtient que l’euro se fasse sur le modèle allemand et que la BCE siège à Francfort. La commission fait triompher la méthode Monnet en créant des solidarités de fait au plan éco et en parachevant le marché unique (cf One money one Market).

C’est parce que la logique politique a traversé de part en part le projet de monnaie unique, c’est parce que les élites françaises communiaient dans l’idéologie de l’euro stade suprême de la désinflation compétitive, c’est parce que F. Mitterrand entendait ne rien aliéner de son pouvoir politique discrétionnaire que l’Union monétaire s’est faite, mais aux conditions des banquiers centraux allemands (unicité de l’objectif de lutte contre la hausse des prix, indépendance de la Banque Centrale, libre circulation des capitaux).

La longue séquence de crises qu’on va connaître à partir de 2009 va mettre à jour les faiblesses que nombre d’économistes avaient identifiées dès le départ.

1/ Failles dans le dispositif institutionnel

  • Une demi union monétaire sans prêteur en dernier ressort qui fait de l’euro une monnaie nationale et étrangère pour un pays membre en difficulté,
  • Un déséquilibre non résolu entre fédéralisation de la politique monétaire et autonomie de la politique budgétaire, le PSC avec ses menaces de sanction étant une arme peu crédible,
  • Absence de dispositif de traitement des crises, notamment bancaires, irréalisme du triptyque « no bail out, no exit, no solidarity », absence de dispositif correcteur des chocs asymétriques nationaux

2/ Erreurs de politique économique

  • Surveillance des dettes publiques, pas des dettes privées et pas des indicateurs de compétitivité
  • Alternance de politiques pro-cycliques incitant à la surchauffe dans la phase pre-euro pour les pays du Sud ou aggravant l’austérité pendant la crise.
  • Déséquilibres dans les pays du sud sous le radar ou plutôt considérés comme des signes de convergence des niveaux de vie alors que déséquilibres nourris par les bulles immobilières et de la dépense publique

3/ Régulation financière inadéquate

  • Perception erronée des marchés nourrie par la BCE (Risque 0 pour détention de dettes souveraines nationales)
  • Rôle de PDR attendu de la BCE
  • Pas de système prévu de gestion des défaillances malgré la no bail out clause
  • Absence d’UB, dispositifs faibles de coordination des régulateurs

4/Gestion de crise chaotique

  • prisonnière des calendriers politiques nationaux, voire régionaux
  • aggravée par le risque parlementaire Allemand et compliqué par les saisies de la Cour de Karlsruhe
  • la gestion de crise sous le règne du trop peu, trop tard …

Monnet : une solution économique pour résoudre un problème politique

L’Euro est une œuvre politique de part en part, le compromis de Maastricht doit beaucoup à la réunification Allemande et il n’est guère étonnant que la lecture qui en a été faite sur le moment ait été presqu’exclusivement politique.

Ce qui ne manque pas de surprendre s’agissant de dispositifs institutionnels à effet économiques majeurs est en fait le mode classique de déploiement de la doctrine Monnet.

La CECA fut conçue pour rapprocher la France et l’Allemagne au sortir de la guerre quand il n’était pas encore possible d’évoquer d’emblée les sujets politiques. La philosophie Monnet se dessine alors. Pour panser les plaies et préparer l’avenir, une seule méthode, celle des petits pas, du gradualisme, des solidarités de fait. C’est ainsi que se tissent des liens qui favorisent la paix par la prospérité.

Lorsque les Européens s’enhardissent et croient pouvoir s’affranchir des pesanteurs politiques du passé et qu’ils chutent comme avec la CED sur les problèmes de Défense, alors la méthode Monnet revient et on invente le Marché Commun et le Traité de Rome.

Lorsque les dictatures du Sud de l’Europe tombent en Espagne, en Grèce au Portugal on intègre ces vieilles nations européennes par le Marché Commun. Il en sera de même après la chute du Mur. Alors que des esprits chagrins ou précautionneux entendent ouvrir les portes de l’Europe aux nouvelles démocraties de l’Est en envisageant une maison commune, c’est encore l’économique qui fournira la clé du rassemblement de la famille européenne dans le cadre de l’Union.

Cette entreprise relève du volontarisme voire du constructivisme. Elle a un double effet : la technicisation de la politique économique et le déficit démocratique. A chacune des étapes, évoquée ici, la fin de la méthode Monnet est annoncée et l’âge politique de l’Union décrété et pourtant avec ses insuffisances, ses ratés, mais aussi ses solutions partielles trouvées au bord du précipice, cette méthode reste productive.

Conclusion

Alors que des économistes éminents comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman ont annoncé au cœur de la crise (risques de Grexit, Italexit, Frexit, Nexit …) la nécessité de trouver des alternatives à l’Euro pour sauver l’Europe, c’est exactement l’inverse qui se passe sous nos yeux. L’attachement à l’Euro est plus fort que l’attachement à l’Europe : cette construction économique tient par une volonté politique partagée et produit même en retour des effets politiques vertueux comme on vient de le voire en France avec l’échec de Marine le Pen. Le sécessionnisme catalan est en train de buter sur l’Euro.

Malgré tout, les difficultés et les impasses économiques actuelles de l’Euro doivent être corrigées car les Européens restent insatisfaits du fonctionnement actuel de l’Europe.

Ce billet a été publié sur le blog des Jéco le 3 novembre  2017